Le XXème siècle aura inventé la notion de camp… camps de prisonniers, camps d’internement, camps de rétention, camps d’hébergement, camps de séjour surveillé, Groupements de Travailleurs Étrangers, camps de concentration, terme inventé par les Britanniques lors de la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud…. et bien sûr, au stade suprême, camps d’extermination. En France, de 1939 à 1946, on estime à 600 000 le nombre de personnes qui connaîtront à un moment un camp français. Pour tous les détenus, c’est l’arbitraire, l’enfermement, la promiscuité, le froid, la faim, l’insalubrité, les épidémies, les maladies et quelquefois, trop souvent, la mort. Même si cela n’est pas notre sujet, on n’oublie pas les stalags et oflags allemands où des centaines de milliers de jeunes militaires vont perdre cinq ans de leur jeunesse et les sinistres camps d’extermination nazis dont la finalité était la mort programmée mais ce sont des sujets différents.
Le camp de concentration de Chabanet va être ouvert pendant onze mois, de février 1940 à janvier 1941. Il reprendra du service, un temps, à la Libération pour accueillir les vaincus de la guerre, Allemands et Collabos.
Ouverture du camp en février 1940 ! Cela interpelle ! Chabanet n’est pas l’œuvre de Vichy ou du IIIème Reich mais bien de la IIIème République et du gouvernement d’Edouard Daladier ! Avant d’aller plus loin, situons les lieux.
Privas, préfecture de l’Ardèche, est situé dans une cuvette, la plaine du Lac, protégé à l’adret par des hauteurs environnantes ; à l’ubac, le Coiron et aux deux-tiers de cette montagne, le hameau de Chabanet, quasi abandonné. Des cartes postales du début du XXème siècle montrent un joli petit complexe hôtelier à Chabanet. Manifestement, en 1940, il n’était plus en service et ce ne sont pas des chambres proprettes qui allaient accueillir les détenus, loin de là ! En revanche, ubac signifie froid en hiver, vent du nord glacial et peu d’abri, absence de soleil, chemin d’accès difficilement praticable pendant de longs mois donc ravitaillement incertain. Le responsable du camp en octobre 1940, André T., écrira d’ailleurs très officiellement à sa hiérarchie dans un rapport : l’expérience démontrera certainement l’impossibilité de continuer l’exploitation et l’administration d’un établissement (le camp de Chabanet) créé surtout pour des séjours d’été ! Si le responsable du camp, lui-même, l’avoue !

Photo des lieux avec un groupe d’internés. Source: Peuple de la nuit (Alberte et André CAYRON, éditions La Fontaine de Siloé, 1998) page 203.
Pourquoi la IIIème République s’est imposé l’obligation de mettre des personnes dans des camps ? Une croyance, celle de la Vème colonne, la légende de la Vème colonne inventée par les Nationalistes lors de la guerre d’Espagne, pour parler d’agents ennemis infiltrés dans les rangs ennemis pour gripper les rouages des armées, de la défense. Du coup, tout étranger devient suspect ; Allemands, Autrichiens, Italiens, réfugiés en France, Espagnols (mais eux étaient déjà détenus), sont arrêtés et regroupés dans des camps de concentration, comme celui des Milles près d’Aix-en-Provence, pour le sud de la France. Le même phénomène s’était produit, en petite ampleur, lors de la Grande Guerre à l’encontre des Alsaciens-Lorrains devenant d’un coup, de potentiels dangers. La IIIème République va donc rechercher et enfermer des antifascistes, des antinazis, des démocrates sincères mais étrangers de peur que d’un seul coup, un instinct nationaliste se réveille chez eux et amène ces apatrides à donner un coup de main à ceux qu’ils avaient combattus et fuis ; à ceux qui, s’ils gagnent la guerre (ce qui se produira), se dépêcheront de les liquider après les avoir retrouvés… facilement… dans des camps… (ce qui se produira aussi) ! Raisonnement lunaire !
A côté de cela, le 20 août 1939 est signé le pacte germano-soviétique Ribbentrop et Molotov, aux noms d’Hitler et Staline, une alliance de circonstance de non-agression entre l’Allemagne et l’URSS. Le Parti Communiste Français inféodé à Moscou est dissout et ses militants encartés ou de simples sympathisants, des syndicalistes de la CGT, des journalistes jugés trop engagés, deviennent suspects, dangereux pour la sécurité de l’État. Comme pour les Étrangers, la République va arrêter et regrouper ces hommes dans des camps de concentration alors que la plupart d’entre eux sont abasourdis par cette union contre-nature du Bien avec le Mal absolu, du « Petit Père des Peuples » avec le Diable et ne souhaitent la victoire du Reich. Chabanet va accueillir alors des communistes venus du Gard, du Vaucluse, des Alpes-Maritimes, des Bouches-du-Rhône, du Var et des Alpes-de-Haute-Provence, des militants mais aussi des élus, des responsables de sections. Les communistes ardéchois, eux, sont dirigés en principe vers des camps hors de leur département, au moins au début puisqu’après la rafle des 27, 28 et 29 mai 1940, une quarantaine d’autochtones rejoindront Chabanet. Parmi eux, Joseph Thibon qui deviendra après la guerre, maire du Teil. Le nombre de deux cents détenus sera alors atteint dans le camp privadois.
Les conditions de vie à Chabanet ? Un seul mot peut les qualifier : inhumaines ! Dans une ferme à demi-abandonnée sont installés deux dortoirs d’une cinquantaine de paillasses : l’un dans les écuries, l’autre dans le grenier. On y met des poêles rudimentaires et mal installés. Pour le bois de chauffage ? Tout est prévu… ce sont les détenus qui iront couper le bois dans un ravin proche du camp, difficile d’accès. L’alimentation ? Ce sera un réfectoire installé dans un hangar sans plafond donc ouvert aux quatre vents et à la pluie. La cuisine ? Comme pour le chauffage, système D… comme Détenu. Quant à la conservation des aliments, très difficile. Pas de cave pour les entreposer si bien que les légumes gèlent en hiver et deviennent immangeables. Les sanitaires ? Catastrophiques ! L’eau d’une source est amenée par une conduite vers une douche et quelques lavabos posés à la va-vite. Pas de chauffage et… pas d’eau par temps de gel. Il faut alors aller chercher l’eau avec des seaux. Quant aux W-C, sans « water » bien entendu, c’étaient de simples planches posées à l’extrémité du camp. Ils servaient d’ailleurs autant aux détenus qu’aux gardiens, quelques braves et pépères territoriaux suivant Élie Reynier, professeur en retraite, résidant à Lyas, farouche antistalinien mais tout de même arrêté comme sympathisant communiste ! Seul privilégié dans ce décor : le chef du camp qui possédait une chambre chauffée et avec l’électricité. Un grand luxe !
Après la défaite, le régime de Vichy hérite donc de ce camp à l’été 1940 et s’en occupe à l’automne. Administrativement, Chabanet devient un camp de séjour surveillé... par des gendarmes. En octobre 1940, le camp compte 113 détenus dont 15 déjà hospitalisés à Privas alors que les premiers froids sont à peine arrivés. Les hommes ont espéré être libérés puisque ceux qui les ont emprisonnés ne sont plus au pouvoir mais il n’en sera rien. Et l’hiver 1940-41 sera terrible ! En revanche, c’est de cette époque vichyssoise que l’on connaît le mieux le camp car tout va être consigné, listes des détenus, rapports, consignes, réclamations… de véritables archives en quelque sorte.
Le moral de hommes ? La majorité est révoltée par son sort et ils pointent les responsables de leur présence en camp, Daladier, Blum, les socialistes, tous responsables de la défaite et de leurs malheurs. Certains veulent même témoigner à charge au procès de Riom. Ils ne pourront pas le faire, bien entendu. D’autres, une minorité, se mettent en retrait, refusent de parler politique, font même du zèle jusqu’à présenter leurs vœux au responsable du camp pour le Nouvel An, dans l’espoir d’une libération pour bonne conduite. En vain ! Quand le camp de Chabanet sera fermé le 31 janvier 1941, non par humanité mais consécutivement à une réorganisation du monde concentrationnaire vichyste, tous les détenus partiront vers le camp de Nexon, en Haute-Vienne.

Source: Musée de Résistance et de la Déportation de l’Ardèche au Teil.
Pourtant, pour beaucoup, ce sont des hommes d’un certain âge, tous vétérans de la Grande Guerre, médaillés militaire et pour certains, mutilés… des patriotes, en quelque sorte !
Une anecdote montrant la violence des préjugés. Janvier 1940, neige, verglas, aucun véhicule ne peut accéder à Chabanet. Ainsi, un groupe de détenus accompagnés de gendarmes se rend à Privas à pied, par un froid glacial, chercher le ravitaillement. Avant le voyage-retour encore plus pénible qu’à l’aller car la pente sera rude, tout ce petit monde va se réchauffer au café du coin, gendarmes et détenus mêlés. Il n’en faudra pas plus aux Pétainistes locaux pour qu’ils se déchaînent, hurlant au loup pour dénoncer le laxisme du système judiciaire ! Quand la bêtise s’ajoute à l’inhumanité !
Antoine Monteil, tailleur d’habits et présumé communiste ardéchois, originaire de Vallon, fut interné à Chabanet en mai 1940. Par la suite, il fut transféré au camp de Chibron à Signes, dans l’arrière-pays toulonnais. Il y décède le 15 septembre 1940 à l’âge de 64 ans.
Un autre indésirable a connu une fin brutale pendant la guerre. Il s’agit de Joël Auguste Mouraret de Vals. Cet ouvrier électricien, un temps détenu à Chabanet, a été fusillé par le Maquis à Aubenas, le 22 septembre 1944, pour trahison. Il avait 42 ans.
Enfin, l’instituteur retraité Élie Edouard Charles Edmond Reynier du Petit-Tournon, pourtant âgé de 75 ans, détenu à Chabanet puis à Nexon a subi des violences et n’a été sauvé d’une relégation en Algérie que par l’intervention du recteur de l’Académie de Montpellier en sa faveur.
Le camp de Chabanet accueillit dans ses murs, le pédagogue Célestin Freinet, originaire des Alpes-Maritimes, fondateur, après-guerre, de la méthode d’enseignement portant son nom.
Il n’y eut aucune détenuE au camp de Chabanet.
Librement inspiré du chapitre sur le camp de Chabanet dans le livre Des indésirables. Les camps d’internement et de travail dans l’Ardèche et la Drôme durant la Seconde Guerre Mondiale écrit conjointement par Vincent Giraudier, Jean Sauvageon, Hervé Mauran et Robert Serre ; pages 223 à 233 ; édité en octobre 1999 aux Éditions Peuple Libre & Notre Temps.

Élie Edmond Charles Édouard REYNIER de Lyas, enseignant retraité, anti-stalinien de notoriété publique et pourtant interné à Chabanet. Source: Archives Départementales 07, carte de combattant de la Grande Guerre.