La correspondance du Poilu Grenoblois- Une lettre du 29 août 1914.

Après avoir présenté 3 lettres écrites 100 ans auparavant, jour pour jour, nous allons passer à des lettres dignes d’intérêt du Poilu grenoblois Pierre Gautier, dans un ordre chronologique, à partir d’août 14.

La première date du 10 août 1914 dans laquelle le soldat raconte son voyage depuis Grenoble jusqu’au front sans dire où il arrive puisque c’est rigoureusement interdit par la hiérarchie militaire.  On apprend ou plutôt, on devine que le voyage a été agréable, par un temps merveilleux et l’auteur compare ce déplacement plus à une promenade qu’à une marche vers la guerre. Il insiste sur l’enthousiasme de la population grenobloise au début, du formidable accueil des gens tout au long de l’avancée du train vers l’est de la France. Mais cette lettre, très dense, écrite sur un petit bout de papier  avec une encre violette passée, est difficile à décrypter.
C’est donc la missive suivante, adressée à ses Chers parents que nous allons vous proposer. Elle date du samedi 29 août 1914 à 8h20 du matin. Du moins pour le début de l’écriture car les éclatements des obus vont interrompre l’écriture plusieurs fois (Pierre Gautier le précise). Si bien que l’on sent ces hachures à travers un écrit moins cohérent. Ce sont donc ses premiers combats que le Poilu grenoblois va narrer à ses parents.

Il a pris un papier à l’entête de la Musique de son unité du Génie dans laquelle il jouait.

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Il a ajouté en oblique ces quelques mots:

J’ai reçu plusieurs cartes d’Allevard. Mes amis vous envoient tous leurs remerciements et leurs amitiés. Nous proposons une bombe pour le retour ?

Mais voici le texte principal de cet écrit.

Je profite d’un instant de repos d’abord pour vous remercier de vos cartes et lettres qui m’ont fait grand plaisir. Loin de ses parents, on ne peut rester un seul instant sans y songer, surtout dans des moments parfois critiques. Je suis bien étonné de vous savoir sans nouvelles. J’ai déjà envoyé une longue lettre datée du 10 août et quelques cartes postales. Ces correspondances devaient contenir quelques renseignements concernant la guerre. Elles ont été arrêtées.

En guerre, on ne devrait pas causer de soi. Mais parler d’autre chose est impossible pour le moment. Jusqu’à présent, je tiens mon carnet de route bien à jour et si j’ai le bonheur de vous le faire lire, vous verrez qu’il ne manque pas d’intérêt. 

Je suis très heureux de me trouver avec de bons amis, d’abord mes 3 collègues brancardiers et le bicycliste de la Compagnie, un jeune homme charmant que je ne connaissais pas du tout. A nous 5, nous formons une équipe de bons copains. Nous sommes toujours ensemble. Il y a aussi les sergents Bugy et Tennequin que nous voyons journalièrement. Les officiers sont charmants pour nous. Nous sommes nos maîtres car le plus souvent le major n’est pas avec nous. Il est vrai que notre emploi de brancardiers n’est que pour la forme. Hier par exemple, nous avons passé la journée dans une tranchée de 4 heures du matin à 7 heures du soir et sans pouvoir sortir. C’était une pluie d’obus qui nous arrosait à raison de 4 par minute. Calculez le nombre de coups ! Par une chance incompréhensible, il n’y a pas eu un seul blessé dans la Compagnie ! Mais nous étions absolument recouverts de terre. Les premiers coups font sensation mais à partir du 10ème, on est habitués. (J’interromps ma lettre car nous partons dans une autre direction. A tout à l’heure la suite ou peut-être à demain).

Le 29 à 2 heures 30. Enfin nous arrivons de faire une petite marche de 10km et c’est assis au pied d’un mur en écrivant sur mes genoux que je continue ma lettre. Depuis ce matin, les obus de 75 nous passent sur la tête et ceux des Allemands tombent devant nous. C’est tous les jours la même répétition. Tout n’est qu’habitude. En attendant, nous faisons notre repas de midi avec du pain, un beef d’hier et le tout arrosé d’un quart de vin. C’est épatant, on peut même dire que c’est du luxe. Souvent, on reste sans dîner. Les denrées ne manquent pas. Au contraire, elles sont abondantes mais souvent le temps manque pour la cuisson et la dégustation (souvent rapide sous les obus).

Enfin, depuis mon départ, je ne me reconnais plus. Je suis très courageux. La santé est excellente. On couche comme on peut, quelquefois au grand air  (c’est hygiénique). On se lave comment ! Après une campagne comme celle-ci, on est homme, prêt à se lancer dans la vie. J’ai déjà parcouru toute une région remplie de richesses, tout m’intéresse, même la direction des obus qu’on tâche d’éviter. Nous avons déjà soigné beaucoup de blessés d’autres régiments. Mais la plupart n’ont pas vu les Allemands, c’est l’artillerie qui fait mal. La campagne de 1914, c’est la guerre moderne, la guerre terrible ! Nous voyons beaucoup d’aéroplanes mais ils sont difficiles à démolir au canon. Les Allemands ont encore leurs Zeppelins, les ballons captifs, etc… etc… Leurs pilotes ont un courage extraordinaire, mais je suis sûr que les nôtres sont supérieurs.

Les Allemands sont terribles. Cette nuit, par exemple, ils ont commencé à 2 heures du matin le bombardement de la ville où nous couchions. Notre Compagnie a eu 2 chevaux tués, 2 gradés et 3 hommes blessés. Les fantassins ont perdu 1 capitaine et plusieurs hommes assis contre un mur. Il est vrai que nos sapeurs avaient désobéi au Sergent Tennequin.

 Voilà, je crois les seuls renseignements que je pense vous donner. Je ne manque de rien au contraire. L’argent est inutile, tous les villages sont inhabités, ou alors, s’il y a quelques habitants, ils n’ont rien. Quelquefois, on a le bonheur de trouver un peu de lait et quelques oeufs, c’est notre régal, nous tenons encore à notre petite santé. Ma couverture de flanelle est indispensable pour la nuit. Je remercie maman d’y avoir songé. Je ne désire qu’une chose, c’est que la guerre se termine bientôt, l’hiver serait dur pour les uns et les autres. Mais pour l’instant, je le répète, tout va pour le mieux et  c’est pour moi une grande satisfaction de prendre part à cette guerre tant désirée dont je me souviendrai toute ma vie.

Priez pour tous les soldats qui déjà reposent sous cette terre, ils ont fait leur devoir.

Ecrivez-moi vous me ferez plaisir.

Au revoir, Chers Parents, recevez les amitiés de votre fils qui vous embrasse, ainsi que toute la famille et les amis.

Pierre Gautier ce 29 août 1914

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