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SÉRAPHIN GUERIN: ITINÉRAIRE D’UN POILU, ARTILLEUR ALPIN pendant la GRANDE GUERRE (2/6-LES VOSGES)

Note: pour faciliter la lecture de cet Itinéraire, les 6 articles publiées en février ont été reclassés. Ainsi, en parcourant les pages du blog, l’histoire du grand-oncle Séraphin apparaît dans le « bon » ordre chronologique, plus intéressant à lire que l’ordre de parution. En conséquent, d’autres articles ont aussi été déplacés.

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Les troupes alpines furent surtout utilisées par l’Etat-Major sur le front des Vosges, le lieu le plus emblématique étant l’Hartmannswillerkopf, surnommé le Vieil Armand, où brillèrent et moururent les Diables Bleus.

Les Artilleurs Alpins du 2ème R.A.M. furent envoyés à 20km à vol d’oiseau de ce secteur plus calme en 1917 qu’en 1915, à Saulxures, Saint-Maurice-sur-Moselle à la limite des Vosges et de la Haute-Saône. Séraphin gardera quelques cartes non voyagé de cette région du sud des Vosges.

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La première carte de ce périple vers les Vosges est un arrêt à la gare d’Orange, à deux pas de chez lui.

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D’ailleurs dans une autre carte envoyée le 3 juin 1917, une fois arrivé à bon port,

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on apprend que Gabriel, son frère, est allé voir passer le convoi à la gare d’Orange dans l’espoir de le voir mais que cela ne s’est pas fait car le régiment était séparé en deux trains pour ce transport et qu’il a vu passer l’autre !

Suite du périple vers les Vosges avec cette carte d’Aillevillers en Haute-Saône…

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il écrit ses doutes quant à la destination finale, vers Epinal dit-il, et il apprécie de manger du singe qu’il trouve très bon. Il précise que c’est de la viande en conserve pour les siens qui n’étaient pas au fait de l’argot soldatesque. Dans ces cartes qu’il envoie en complément des lettres qui n’ont pas été conservées, il ne racontera que des choses ordinaires de la vie courante… la santé, la nourriture, la météo, le logement, des rencontres avec des « pays » (Arnoux, le copain séminariste de Mondragon), son travail, des conseils pour la maison… Rien ou peu de chose sur la guerre et ses aspirations personnelles. Il faut dire que ses proches ont été rudement secoués par la perte du père en 1915 et que son frère cadet Gabriel, âgé de 15 ans fait tourner la maison presque seul. D’ailleurs dans ses cartes, il titre souvent Chers parents… alors que le père n’est plus là depuis presque 2 ans, englobant dans le terme parents sa mère et ses 2 frères.

Séraphin semble avoir été orienté dans un poste d’infirmier qu’il avait commencé à exercé déjà à Nice. Mais il continue parfois de servir sa batterie. Pourquoi ? Son aptitude moindre pour la chose militaire ? Ses connaissances scolaires supérieures à la moyenne (il est allé dans le secondaire, chose rare à l’époque) avec des notions de latin utiles en médecine ? Son savoir religieux pas inutile pour soutenir les blessés ? Son statut « privilégié » de soutien de famille ? Un peu des quatre peut-être…

A partir de ce moment, il ne semble plus avoir quitté l’Alsace, jusqu’à la Toussaint 1917. Après guerre, Séraphin annota ses cartes récupérées comme on peut le voir sur celle-ci, au crayon violet, pour ne pas que ça se confonde avec les écrits en gris… ce qui n’arrange ni la lecture initiale, ni la secondaire!

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De la forêt du Kronprinz Alsace Au-dessus de illisible.

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vue de Bitschwiller du 12 août 1917, il fait plutôt froid…

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une prise d’Armes dans cette vallée de la Thur, carte du 16 août 1917.

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une carte des destructions envoyées le 21 août 1917.

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Sur cette dernière carte de Saulxures-sur-Moselotte, Séraphin indique par une croix au crayon, l’emplacement de leur infirmerie la première fois et indique que maintenant, elle est un peu plus loin. Cet allignement de pavillons fait très moderne pour l’époque. La carte date du 3 octobre 1917 et il en enverra 8 à sa famille durant ce mois d’octobre, peut-être à cause d’une certaine anxiété quant à son avenir.

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Le 4 octobre et le pont de Saulxures qu’il franchit 5 à 6 fois par jour pour aller au cantonnement qui est derrière la gare.

Quelques considérations d’intendance dans la carte du 5 octobre…

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On boit de la bonne bière et le vin coute 30 sous le litre. Mais il pleut sans arrêt ce qui est ennuyeux mais tout de même moins embêtant que dans les sapins (où sont positionnées les batteries).
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Une autre vue de Saulxures (les carrières de granit) envoyée le 9 octobre, sur laquelle il parle de copains, Constant en perm, un autre qu’il a failli croiser à Odern. Quant à sa perm, c’est pour bientôt dit-il.

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Envoyée le 10, une vue très image d’Epinal, très Le Miroir avec l’arrestation d’un espion qui pour passer inaperçu se promenait dans les lignes ennemies avec un casque à pointe sur la tête !

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Adieu permission, elles sont toutes arrêtées car c’est l’heure du départ. Comme on peut le lire, c’est pour une direction inconnue. On parle de l’Italie.

Le 31 octobre 1917, c’est confirmé, c’est pour demain et c’est pour l’Italie.

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L’unité est regroupée à Saint-Maurice-sur-Moselle et Séraphin a dîné à l’hôtel de la carte postale alors que les baraques sont ici X en face de la gare (au fond à gauche des arbres). Il neige depuis 2 jours et il fait froid.

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A Saint-Maurice … le jour de la Toussaint 1917 a-t-il ajouté plus tard.

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Le recto-verso de la dernière carte de ce premier séjour dans les Vosges.

Le 2ème R.A.M. part pour l’Italie pour soutenir les Italiens dont le front vient de s’effondrer face aux Autrichiens dans la région de Venise.

à suivre…

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SÉRAPHIN GUERIN: ITINÉRAIRE D’UN POILU, ARTILLEUR ALPIN pendant la GRANDE GUERRE (3/6-L’ITALIE)

Note: pour faciliter la lecture de cet Itinéraire, les 6 articles publiées en février ont été reclassés. Ainsi, en parcourant les pages du blog, l’histoire du grand-oncle Séraphin apparaît dans le « bon » ordre chronologique, plus intéressant à lire que l’ordre de parution. En conséquent, d’autres articles ont aussi été déplacés.

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Le 3 novembre 1917, Séraphin et les artilleurs alpins du 2ème R.A.M. partent vers l’Italie pour aller soutenir les Italiens dont le front est en train de lâcher face aux Autrichiens. Le frère de mon grand-père va continuer à envoyer des cartes postales à ses poches, cartes qu’il récupérera à la fin de la guerre. Mais pendant cette campagne, il va quelquefois oublier d’en dater précisément quelques unes.

Première étape à Ambérieu où le convoi ferroviaire s’arrête à la gare

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avec le tampon de celle-ci du 3 novembre 1917 ainsi que celui de l’infirmerie militaire implantée dans la gare, certainement rendue nécessaire par l’incessant passage de trains de militaires, valides ou blessés.

Ce qui va nous aider à suivre la campagne d’Italie de cette unité, c’est ce petit livre orange écrit juste après le conflit par le commandant de l’unité, le lieutenant-colonel Castaing.

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Ainsi que cette carte géographique du front italo-autrichien, elle aussi conservée par Séraphin,

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avec la pochette abîmée…

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mais la carte en excellent état.

On voit qu’il s’agit de l’est de l’Italie actuelle, la Vénétie, Trieste, le Frioul, le Tyrol.

Les premières cartes postales envoyées depuis l’Italie ou conservées par Séraphin racontent le voyage depuis le sud des Vosges jusqu’à la région de Vérone. Datée du 6 novembre, une vue de Ruà di Pragelato…

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sur laquelle il a ajouté Les gens parlent guère français.

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Nous sommes en Italie depuis hier et aujourd’hui on a fait 22km à pied pour venir à ce pays. Hier, on était à Sésanne (Césana-Torinese)… Nous avons traversé le col Montgenèvre et comme neige, il y a quelque chose à 3000 et plus d’altitude….Il parle aussi des « pays » Combe d’Orange et les camarades d’Arnoux du 82ème.

Le Montgenèvre est un peu moins haut en réalité (1850m) et le col de Sestrières plafonne à 2035m. Le colonel Castaing, de son côté exprime toute sa fierté de passer devant la colonne de Napoléon au Montgenèvre.

La carte suivante du 8 est envoyée de Pinerolo dans la descente vers la plaine du Pô.

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Séraphin comme Castaing parlent de l’accueil enthousiaste des habitants qui donnent aux soldats français des cigarettes, des fleurs, des pommes pour le premier, des fleurs, des victuailles, du vin qui coule à flot pour le second.

Séraphin a gardé 3 cartes non voyagées de Turin

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dont les 2 premières sont destinées spécialement aux soldats avec ce tampon au dos

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Comité Turinois

pour l’accueil et l’aide morale

aux soldats italiens et alliés.

et une de Milan.

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La dernière carte parlant de ce voyage « aller » pour la Vénétie a été expédiée plus tard (le 22 décembre certainement ) et montre Brescia mais avec cette remarque au recto:

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la ville que nous avons traversée à minuit le 25 novembre 17. Cela faisait alors 3 semaines pleines que l’unité avait quitté les Vosges et n’était toujours pas opérationnelle avec cette interrogation: pourquoi ne pas avoir pris le train par la vallée de la Maurienne et le tunnel du Fréjus qui était même électrifié depuis peu, comme ils le firent au retour ? Pourquoi tous ces kilomètres à pied de Briançon à Pinerolo ? Surcharge sur la ligne ferroviaire réservée à d’autres unités d’infanterie jugées plus utiles, problèmes d’intendance ?

Le régiment franchit l’Adige à Bussolengo

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La suite de la campagne se situe dans le secteur de Verone d’où ont été expédiées de nombreuses cartes non datées

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Sur une carte, il a même une pensée pour son frère Gabriel…

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Gabriel aujourd’hui doit chasser s’il fait beau comme ici… 

ou San Bonifacio

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Le 4 janvier, l’unité est plus à l’est, à Vicenza

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C’est dommage que nous repartions demain, on ne pourra rester longtemps ensemble (avec un certain Francis). C’est Montecchio qu’il s’appelle ce pays. Nous avons encore 60k pour arriver où nous allons.

Montecchio est situé à l’est de Vicenza. En lisant Castaing, à ses dates, les artilleurs sont au front, dans des montagnes au nord de Vicenza…

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en remontant verticalement au-dessus du È de VÉNETIE, au Monte Pallone et le 4ème groupe bombarde le Mont Tomba. Par contre comme le dit Séraphin au dos de cette carte humoristique envoyée le 17 janvier

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il n’est plus dans ce groupe et avec son unité, il se replie sur Vérone dont il n’est éloigné que de quelques kilomètres puisque localisée à Caldiero.

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Pourquoi cette carte envoyée le 1er février à Léonce, pourtant imprimée en Italie mais qui semble montrer une petite hollandaise ? Carte pourtant sur-notée en violet Souvenir de Caprino. 

Il va en voiture jusqu’à Garda, au bord du lac

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conduire des types chez le dentiste. Séraphin est donc toujours à l’infirmerie, et ce n’est pas lui qui a dû conduire la voiture car, contrairement à mon grand-père Gabriel, il n’a jamais appris à conduire.

L’unité est au repos vers Capriano Veronese

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et dans le cadre enchanteur d’un des plus beaux paysages d’Italie

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Les dernières cartes de la série nous apprennent que le 2ème R.AM. est sur le départ pour un retour vers la France, à partir du 15 avril.

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C’est ce que dit Séraphin dans cette carte et qu’il confirme par un note violette par dessus: De Fontaniva veille de l’embarquement pour le retour en France…. ce qui tend à prouver que l’unité s’était reconstituée à l’est.

Comme déjà dit, le retour sera plus rapide puisqu’exécuté en train par le tunnel du Fréjus et Modane d’où Séraphin a envoyé encore deux cartes.

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Cette campagne d’Italie de 5 mois et demi vaudra à l’oncle un joli diplôme italien…

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que, pour raison inconnue, a été réduit en état de puzzle. Il faut dire que le restant de sa vie, il a attendu la médaille et la pension italiennes dont il avait droit.

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à suivre…

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NOËL 1917 en ITALIE: pas de TRÊVE pour les ALPINS… un article de 1973 sur la CAMPAGNE d’ITALIE du 2ème R.A.M.

A la suite de l’article d’hier sur la campagne d’Italie du 2ème R.A.M., voici une contribution parue en 1973-74 dans la revue Le trait d’union des artilleurs de montagne, publication gardée par Séraphin dans ses vieux papiers. Il était membre de cette amicale comme en atteste cette carte.

Note: Article initialement paru le 15 février et déplacé pour la cohérence des articles sur la Grande Guerre de Séraphin Guérin

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Deux numéros par an pour cette feuille des 2ème, 94ème et 96ème Régiments d’Artillerie de Montagne. Le texte reproduit en intégralité ci-dessous a été publié au second semestre 1973 et au premier semestre 1974. Il raconte les jours qui précèdent la Noël 1917 et le 25 décembre 1917, marqués sous le signe de la violence. Il a été écrit 56 ans après les faits par Léandre Allemand de la 6ème batterie du 2ème R.A.M. (Séraphin était à la 12ème batterie).

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A l’automne 1917, bien qu’ils tinssent des positions que l’on croyait inexpugnables, les Italiens, sous le choc massif de l’Armée autrichienne, grossie de quelques divisions bavaroises, lâchèrent pied à Caporetto, sur l’Isonzo, où ils avaient poussé leur front en vue de Trieste. 

La « retirado » se précipita en déroute et déferla à travers monts jusque dans la plaine de Vénétie.

De l’Isonzo franchie, l’armée d’invasion ne put être contenue sur le Tagliamento où quelques tentatives d’arrière-garde échouèrent, et vint se fixer sur le cours méridional de la Piave, le troisième des feluves côtiers qui, dévalant des Alpes Tyroliennes, vient paresseusement mourir sur les rives de la pâle Adriatique.

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La poussée ennemie envahit la chaîne des montagnes qui couvre la Vénétie; et le front se stabilisa imprécisément sur une ligne qui, du sud au nord suivait la Piave jusqu’au Mont-Tomba, jusqu’à l’appui de résistance de la colline de Montello et, formant l’équerre, s’enfonçait d’Est en Ouest au travers du Grappa dans les Monts d’Asiago, où la défense put mieux s’organiser sur un sol tourmenté, et où les combats épiques s’inscrivirent en faits d’armes dans l’histoire militaire italienne.

Les Alliés furent appelés à la rescousse; et 2 grosses divisions françaises bien entraînées et rompues aux combats de montagne, chasseurs et artilleurs, avec des escadrilles de bombardiers et de chasse, de l’artillerie lourde et de campagne, des corps de pontonniers, de l’infanterie alpine… et un gros contingent écossais parvinrent d’abord à contenir l’avance ennemie, puis à la fixer sur la ligne en équerre que je viens de tracer.

Ma batterie de montagne fit partie de l’Armée d’Italie, formule moderne aux buts différents de ceux que l’Autre, la Napoléonienne avait poursuivis.
Depuis Brescia, nous cheminions à travers la campagne, en bordure du front montagneux, tantôt en…

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position d’attente d’une nouvelle percée ennemie, ou en position de repli, comme au nord de Castelgomberto, tantôt en direction de la montagne où bersaglieri et chasseurs français essayaient d’endiguer un ennemi évidemment fatigué de sa longue avance à travers monts et vallées, où la Starda del Grappa et le mont furent une base stratégique, comme une citadelle où se cramponna la résistance italienne et où se brisa l’élan ennemi.

La route était encombrée de fuyards qui, par petits groupes épars regagnaient en désordre, un arrière déjà peu sûr. Le découragement et la longue fuite tiraient des visages hirsutes, poussiéreux, fatigués. Ils nous regardaient, surpris de nous voir un recours qu’ils disaient vain: « la guerra e finita, rincasate! »

Ces hommes sans armes et dont les uniformes étaient fripés, marchaient pieds nus et portaient à l’épaule leurs godillots suspendus par des lacets. Leur marche forcée avait-elle à ce point meurtri leurs pieds, ou voulaient-ils conserver ces précieux équipements vestimentaires pour la vie civile qu’ils espéraient prochaine et retrouvée en bout de course? C’était l’image hideuse de la déroute après la défaite. 

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Enfin, nous parvînmes, avec bien d’autres régiments alpins, des bataillons de génie, des batteries de campagne, de l’artillerie lourde… à Cittadella, puis à Castelfranco, et vers Montebelluna et Asolo, aux pieds des monts, dans une vaste plaine brumeuse, sous un ciel gris de décembre.

Toute cette armée, apparemment innombrable, bivouaqua sur place, sous la tente, autour de grands feux allumés de branches d’arbres coupées à la hâte dans des taillis qui quadrillaient la plaine de leur bois frêle, pour ainsi dire mort, où chevaux, mulets, chariots, fourgons, pièces d’artillerie… étaient parqués et abrités.

Nous étions en pleine vue des observateurs ennemis et certainement à portée des batteries autrichiennes qui, des montagnes proches où elles tenaient position, pouvaient nous atteindre. Nous nous attendions bien à quelques fulgurants 88; mais le calme de cette nuit d’hiver, sous le ciel bas et gris, resta étendu, tel un immense et rassurant filet, sur le gigantesque campement où les feux de bivouac faisaient danser des ombres.

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Pendant toute la nuit, des hommes tournaient autour des feux. Sentinelles vigilantes, bien sûr, mais aussi cuisiniers impromptus, faisant rôtir aux feux de bivouac et bouillir dans les plats de campement des volailles déballées des sacs. Tout au long de la marche forcée, cantonnant au hasard d’une ferme, d’une fienile, les soldats français avaient fait main basse sur les volatiles haut perchés dans les arbres où ils passaient la nuit. En cette veillée des armes, ils alimentèrent le festin des guerriers. Toute la nuit, on avala du bouillon de gallina coupé de gros vin rouge et l’on grignota des cuisses de vecchi galli italiani.

Au petit jour, on leva le camp. Colonnes par colonnes, chasseurs et artilleurs de montagne gravirent les sentes des premières pentes pour prendre position.
Le Monte Tomba que l’ennemi tenait, était à la charnière du front. Dévalant le mont et déferlant dans la Vénézia propiria l’armée germano-autrichienne pouvait sans obstacles, s’avancer jusqu’en plaine lombarde; autant dire que l’Italie serait envahie. Il était clair qu’il fallait déloger l’ennemi des redoutes qu’il tenait.

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Ma batterie de montagne campa 2 jours encore dans un petit village, à Castelcuco, et je fus détaché par son commandant pour aller reconnaître une position, d’où nos canons, bien qu’ils fussent défilés, pourraient de leurs tirs contrôler tout le mont. Toute l’artillerie française lourde et légère disséminée dans la plaine et sur les premiers contreforts, avait le même objectif de harcèlement et d’accompagnement au jour de l’attaque.
Face au Monte Tomba, sur une large bande du Monte Palona, comme sur une marche d’un immense escalier, abritée sur son flanc par un pan de rocher, tout près d’une grange qui avait dû servir d’abri aux animaux de pacage, je découvris sans peine l’emplacement pour une section de 2 pièces, les autres pouvant s’accrocher par derrière le rocher, sans vue directe sur le Tomba, mais pouvant régler leurs tirs plongeants sur le mont. C’était le propre des canons de montagne qui tiraient des obus lents à trajectoire peu tendue, de pouvoir sauter les obstacles.
Ma section dominait un large ravin entre les 2 montagnes où s’affairaient des artilleurs italiens autour de leurs bombardes.

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La batterie prit position. les tirs furent vite réglés. Il était visible que les ordres donnés annonçaient l’attaque du mont. Nos tirs étaient sur zone, par delà le capuchon blanc du sommet enneigé, sur les sentiers où le ravitaillement en denrées et munitions était ainsi bloqué; et progressivement sur les pentes mêmes du mont, où nos obus devaient faire barrage d’accompagnement devant l’assaut des chasseurs alpins.

Il neigeait. IL faisait froid. Les hommes couchaient sous la tente, sur une litière de feuilles mortes de châtaigniers, tout près des pièces, un obus engagé dans la gueule béante du canon, pour qu’à la première lueur d’une fusée rouge, un premier coup donnât l’alarme et déclenchât le tir de barrage demandé.
Mais chaque nuit, jusqu’à une heure avancée, les artilleurs italiens qui avaient pris position dans le ravin en contre-bas, allumaient des feux et grattaient les mandolines: de vraies soirées de distractions, de détente plaisante, de joie de vivre, de fêtes tranquilles et insouciantes, en plein front. Et les batteries autrichiennes restaient muettes ! Etaient-elles subjuguées par l’audace insouciante italienne ou bien à court de munitions dont l’approvisionnement était coupé jour et nuit par nos tirs de harcèlement, voulaient-elles réserver leurs « dernières cartouches  » pour repousser l’attaque qu’elles sentaient proche?

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Les Italiens psalmodiaient une complainte désabusée qui courait dans leurs rangsdésordonnés. Ils riaient de leur malheur en ridiculisant leur Généralissime:

Il generale Cadorna mangia i bistecche

E noi, poveri soldati, mangiamo castagne secche,

E bing, E boum, E bone

E lontano dal canone

Il generale Cadorna scrive alla regina

S vuoli vedere Triesta, te la mandaro un cartolina

E bing…

et une vingtaine d’autres couplets du même ton lancinant de rengaine où le Général Cadorna en avait fait une « grosso » en surpeuplant la « Croce Rosso » que les Italiens grattaient sur leurs mandolines.

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L’assaut eut lieu le 28 décembre, il fut réussi. Mais précédant l’attaque, la journée du 24 fut « marquée par une activité intense de notre artillerie », comme le dit le communiqué. De bonne heure, le matin, tous les canons alliés, harcelèrent retranchements et sentiers muletiers, sans que l’ennemi réagisse apparemment. Le tir s’intensifia tout au long du jour: un jour gris, maussade, triste, un jour mêlé de nuit où de petits flocons faisaient un rideau de fond sur lequel les obus lents de l’artillerie de montagne, apparaissaient à leur apogée, comme des points noirs qui se précipitaient en s’effaçant sur le mont enneigé, où leur éclatement, dans un nuage blanc, faisait des taches noires.

A la tombée du jour, les tirs cessèrent; la nuit enveloppa de silence le front de combat. Les feux des Italiens en bas du ravin, s’allumèrent; les mandolinistes donnèrent leur concert lointain, plaisant, aigrelet… Puis, tout s’éteignit, la neige même cessa de tomber…

Et tout à coup, on ne sut pourquoi, il pouvait être minuit, des fusées jaillirent des lignes, éclairant d’une blanche clarté le paysage blanc de neige. Des fusées rouges, à leur tour, demandaient l’artillerie qui fit pleuvoir sur le mont, des obus de tous calibres, dans un tintamarre de fracas et de sifflements où les éclairs brefs des départs et ceux éblouissants des arrivées, et les fusées maintenant de toutes couleurs donnaient le spectacle rare d’un gigantesque feu d’artifice, où les grenades éclataient en bruits sombres et où crépitaient le tac tac des mitrailleuses.

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Tous les combattants étaient sur pied.
L’ennemi réagissait par à-coups, mollement, autant dire sans conviction, cependant qu’on eût dit qu’une rage s’acharnait sur le capuchon blanc comme pour le détruire.

C’est alors qu’un gigantesque brasier, soudainement, enflamma le mont. Les nuées, chargées de neige, couraient telle une épaisse fumée sur l’immense incendie.
Et dans un temps que les artilleurs mesurent pour situer les distances, un effroyable grondement de fin du monde secoua les vallons et, d’échos en échos, vint ébranler la plaine. On eût dit que le mont, entouré de tonnerres, était un Sinaï.
Un dépôt de munitions sautait.
Alors, de la nue éclatante, subitement entr’ouverte, ils furent nombreux, en cette nuit de Noël, ceux qui entendirent une vois qui leur disait: « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et pais sur terre aux hommes qu’il aime ».

C’était Noël !

On est loin des fraternisations de 1914, de la trêve de Noël tout simplement !

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