Il y a 100 ans jour pour jour: une lettre d’un POILU GRENOBLOIS à ses PARENTS.

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Le mardi 14 décembre, Pierre Gautier, le poilu grenoblois écrit sa 201ème lettre à ses parents, comme on peut le lire:

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Chers parents.

     Ce soir, je voudrais que vous voyiez dans quelles conditions je me trouve pour faire ma lettre. On peut être plus ou moins bien, quant à être plus mal, c’est impossible. Remarquez bien qu’il n’y a ni négligence, ni insouciance de ma part. Certes nos conditions d’existence actuelles en sont la cause. Vous savez qu’en hiver surtout, la vie du front n’a rien de commun  avec celle de l’intérieur. Malheureusement, au cours de ma permission, j’ai pu me rendre compte que beaucoup de personnes semblaient s’en désintéresser complètement. Pour moi, ces gens-là prennent trop à la lettre les beaux articles de nos journaux qui ont le tort de faire croire au public qu’on est plus heureux ici qu’à l’intérieur.

     Certainement, nous sommes heureux d’être ici puisque c’est pour faire notre Devoir, mais qu’on ne vienne pas nous raconter que vous vivons comme des rois ! Maman m’a dit que la pluie continue à Grenoble. Ici, le temps s’est mis au froid. Il fait très froid mais nous préférons tous ce temps à la pluie qui transforme les tranchées et boyaux en canaux presque navigables ! Je voudrais que nos promeneurs de la Place Grenoble voient un peu les habitants des tranchées les jours de pluie. Pour n’importe quel prix, des hommes ne voudraient mener cette existence en temps de paix. Nous ne sommes pas très heureux et cependant nous les plaignons amèrement.

    Pour en revenir à ce que je disais en commençant: j’écris actuellement dans notre réfectoire, petit local à moitié ouvert où l’eau gèle facilement. A côté de moi, plusieurs jouent aux cartes. Naturellement tout le monde a sa capote. Les cols sont relevés. C’est la pièce la plus chaude et tout le cantonnement et de tout le pays qui soit à notre disposition. A cette température, Maman ne résisterait pas. 

   Je ne parle pas de notre dortoir, c’est encore pire. Je suis étonné de ne pas avoir froid la nuit car n’oubliez pas que nous n’avons qu’une couverture (d’après le journal d’hier, tous les soldats en ont reçu deux). Ce n’est pas une plainte que je formule mais une simple réflexion en passant. Il est inutile de raconter des choses qui ne sont pas, surtout en ce moment. Plusieurs officiers sont logés comme nous. Je dors tout habillé et me couvre avec tout ce que j’ai à ma disposition.

    Je travaille dans une grande salle à manger de château transformée en bureau. Là encore, je dessine en conservant ma capote (avec le col relevé). Enfin, pour me réchauffer, je suis obligé d’attendre le soir quand je suis couché. Je ne me plains pas de cette situation. Je supporte admirablement bien et me porte à merveille !! Je voudrais simplement trouver une petite pièce chauffée pour passer mes veillées et écrire sans grelotter comme maintenant. J’ai tenu à bien vous mettre au courant pour que vous puissiez faire comprendre à ceux qui ne le comprennent pas que nous sommes ni heureux ni malheureux. Vous recevrez des nouvelles régulièrement, lettre ou carte, mais je prévois que je ne pourrai pas correspondre avec d’autres personnes. Avec la meilleure volonté du monde, c’est impossible.

    Je n’ai pas rencontré le Capitaine Tourrot mais j’ai appris qu’il avait été désigné pour faire un peloton de futurs caporaux et sergents un peu à l’arrière. Plusieurs sapeurs de notre compagnie sont partis pour suivre ces cours. Ils y resteront un mois.

    Les instants ont été tellement comptés pendant ma permission que je n’ai pas trouvé un moment pour aller avec Maman faire une visite à Madame Toussot qui a dû me trouver bien malhonnête. La prochaine fois, cette visite ne sera pas oubliée.

    En attendant, vous ne manquerez pas de me rappeler au bon souvenir de Madame et Mlle Toussot en les priant de transmettre mes amitiés au Capitaine qui serait peut-être curieux de savoir où et avec qui je me trouve en ce moment. Naturellement, le secret professionnel m’empêche de le lui dire !

    Si vous savez où je suis. Marguerite pourrait le dire à Marthe Roybon qui le ferait savoir à Maurice. Je vais lui écrire pour lui demander de venir me voir une journée, mais il m’est impossible de mettre aucune indication sur ma carte. Répondez-moi à ce sujet. Après demain je ferai une lettre de commissions.

    Mes amitiés à tous et meilleurs baisers pour vous.

Pierre Gautier

PS quel est le secteur du Capitaine Tourrot.

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