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La correspondance du Poilu Grenoblois- Lettre du dimanche 13 septembre 1914.

Suite de la correspondance du Poilu grenoblois Pierre Gautier avec cette lettre du 13 septembre 1914, 15 heures.

Chers parents.

Vous ne me croirez peut-être pas, mais, même en guerre, les soldats ont aussi leurs vacances! En effet, depuis jeudi, nous nous reposons dans un petit village des Vosges à l’abri des obus. Et c’est là que nous attendons depuis jeudi l’ordre de partir dans une nouvelle direction. Heureusement pour nous, cette attente a duré 4 jours pendant lesquels nous nous sommes bien reposés et, croyez-moi, nous en avions besoin. Un mois de marches et de combats sans discontinuer, c’est plutôt long ! enfin l’ordre de partir est arrivé aujourd’hui et nous devons partir vers minuit: après une marche de 6 k., nous nous embarquons dans le train dans un pays inconnu ? Par les journaux, vous apprendrez le déplacement du 13e corps, nous sommes tous très heureux ! D’abord, les enfants aiment beaucoup le changement et puis, d’où nous venons les obus se ressemblent tous et le nombre d’aller jamais en diminuant ! Ce déplacement va de nouveau nous permettre de faire un joli voyage toujours à l’œil. Le voyage sera peut-être un peu long mais nous ferons tout notre possible pour nous caser dans le bon wagon : première classe ou simplement wagons à chevaux. En guerre en se contente de peu, l’important c’est d’être à l’abri.

Par conséquent, c’est depuis jeudi que le 13e corps de commencer son déplacement et tout naturellement depuis ce jour, nous ne recevons aucune lettre, pour bon compte, c’est avec impatience que j’attends le moment de notre nouvelle formation. Plusieurs cartons de lettres me donneront de vos nouvelles.

Ma dernière lettre est datée je crois du 7 septembre, elle est suivie d’une carte écrite rapidement à la date du 9. Les deux sont certainement en votre possession.

En me servant de mon carnet de route, toujours tenu régulièrement, je retrace en gros notre emploi du temps à partir du 7 à midi.

Le 7 septembre – après-midi continuation des tranchées autour du petit village où se trouve l’état-major du corps d’armée et où nous sommes depuis samedi 5. À huit heures soupe. Les propriétaires d’autres cantonnements mettent leur salle à manger à la disposition de notre petite équipe. Quel plaisir de manger sur une table, boire dans des verres, de s’éclairer avec une lampe. Notre repas est des mieux. Becquet arrive encore d’Epinal et tout ça porte du vin ordinaire, du vin bouché et même… du chocolat. Nous trinquons avec ces braves gens. À neuf heures au lit ou plutôt au foin !

Mardi 8 septembre. Réveil pour moi à 3h30. Je préfère ne pas me recoucher, je suis un peu fatigué. J’en profite pour faire un brin de lessive dans le lavoir municipal. Je suis tranquille mais déjà les paysans commencent leurs provisions d’eau. À 6h30, cacao au lait, nous retournons au travail. Comme distraction, nous assistons d’abord aux vols d’aéroplane, vols de perdrix et même courses de lièvres. Les perdrix sont difficiles à prendre mais les lièvres n’y coupent pas. Un coup de crosse sur les reins et le tour est joué. Le cousin …. en serait épaté !

À midi, soupe, viande, salades et confitures de cerises, c’est une vie de bourgeois. Vers trois heures, un des aviateurs tombe de 20 mètres. L’appareil, un joli Blériot est complètement brisé. Les aviateurs n’ont pas de mal. À quatre, nous accompagnions les sapeurs et fantassins toujours pour creuser des tranchées d’un autre côté du pays.

Pendant le travail, le lieutenant Tourot nous accepte Schatter et moi à ramasser des pois pour la soupe. Vers sept heures, nous revenons au village. Repas épatant civet de lièvres en conserve, riz sucrés au lait, etc. Mais nous sommes dérangés par mon ordre qui nous arrive le départ est fixé pour 10 heures. Nous terminons rapidement et remercions Monsieur et Madame C… pour leur gentillesse à notre égard. Nous profitons d’aller nous reposer pendant une heure. À 10 heures départ, la pluie commence à tomber. Après plusieurs arrêts nous arrivons dans le fameux village que nous avons quitté il y a quelques jours. Le départ est fixé pour 1h30 (nuit du huit au neuf), quelques coups de canons commencent à se faire entendre. Nous devons avec trois régiments d’infanterie faire une attaque de nuit du village situé en avant de la crête où nous avons travaillé pendant plusieurs nuits précédentes. Nous arrivons au sommet vers trois heures du matin, la pluie tombe fine et serrée, il fait froid. L’attaque du village commence. Les balles commencent à siffler à nos oreilles. Avec les fantassins, nous avançons par bonds successifs. Pour nous abriter, nous attendons un moment derrière le talus de la route, couchés dans l’herbe mouillée. Vers 4h30, nous nous déplaçons mais malheureusement nous nous trouvons exactement en face d’une batterie allemande. Les obus commencent à siffler, nous profitons des replis du terrain pour nous dissimuler en nous étendant au sol complètement. Dans cette position plutôt critique, nous restons pendant 40 minutes. Les minutes nous paraissent des heures. Sans interruption, les obus passent sur nos têtes que nous essayons d’enfoncer davantage dans la terre. Je suis à côté de l’ami Petit, nous serrons l’un contre l’autre comme de sardines. Pour me protéger la figure et les mains, je place ma musette devant la tête, ma gamelle fixée après constitue un petit rempart sur la droite. Heureusement pour moi, au bout d’un moment, un morceau d’obus tombe exactement sur l’angle de ma gamelle en y faisant une entaille profonde. Petit, en entendant le bruit me demande des explications. Je le rassure aussitôt, le choc avait été transmis à mon avant-bras droit placé derrière. Je regarde si tout fonctionne et reste dans la même position. Il est vrai qu’à ce moment, je n’avais pas encore regardé l’entaille de la gamelle. Enfin, je vois de plus en plus la situation désespérée et je console Petit en lui disant : « ça y est, nous sommes perdus ! » Au bout de 40 minutes, le feu diminue d’intensité. On entend au loin les tirs des fantassins. Notre position en cet endroit de la part de raison d’être. Le capitaine donne l’ordre de s’enfuir un grand secours bas le plus possible. Les obus commencent à tomber, mais nous sommes vite à l’abri après une course folle dans la terre labourée. Nous nous abritons derrière une tranchée occupée par des chasseurs. Il pleut toujours, nous sommes mouillés et couverts de boue. C’est la première fois que nous venons de friser la mort d’aussi près car plusieurs fois déjà, nous l’avons échappée par miracle. On fait l’appel : un oeil blessé et encore il est avec nous. Le soleil se lève. Pour nous reposer, nous retournons à 12 abris creusés le long de la voie du chemin de fer. Les Allemands bombardent toujours, les fantassins continuent leur marche en avant. Ils ont de grosses pertes. Vers 10 heures, le lieutenant Touret placé plus en avant arrive avec sa section. Ils ont passé aussi un bien triste quart d’heure pour franchir la crête de la Mort en laissant quatre blessés.

Aussitôt, nous partons avec notre brancard. Nous sommes éreintés, nous trouvons le premier à trois kilomètres. Les autres arrivent en grande quantité. Nous transportons notre premier essai au poste de secours, mais quelle misère dans ces terres labourées par les obus et le soleil brûlant. Les autres sont enlevés en voiture et nous revenons à la compagnie (je passe rapidement). L’après-midi nous nous reposons et faisons sécher nos effets en préparant la soupe dans un champ en arrière du village. L’ordre arrive d’aller passer la nuit où nous étions si tranquille depuis samedi. Nous sommes contents. Nous arrivons vers 9 heures en pensant dormir toute la nuit. Mais à minuit, nous repartons pour arriver au village où nous sommes actuellement (13 km d’Épinal).

Depuis jeudi somme sommes ici sans rien faire. Dans ce pays j’apprends la mort de plusieurs officiers du 4ème : le capitaine Godefroy, le capitaine Daurier, le lieutenant Lalande, l’adjudant Jourdan, Fenouil (vaguemestre) en ayant même le nom du capitaine Fradin de Bellabre. Nous perdons des hommes et de bons officiers, les succès de nos troupes en sont la consolation.

En effet, les nouvelles sont bonnes. Nous partons avec courage et plein de confiance pour, dans un dernier élan, écraser l’envahisseur. Pour moi, les Allemands sont perdus. Encore un petit effort le résultat ne se fera pas attendre.

Ce matin, messe militaire. Le prêtre était un maréchal des logis du 53ème d’artillerie. La messe s’ouvre par le sous-lieutenant du 53ème, spectacle inoubliable, cette petite église de campagne était remplie de militaires de tous grades.

Tout va pour le mieux. La santé est excellente et la barbe commence à pousser. Nos amis vont bien, exception faite pour notre ami Roibet blessé il y a quelques jours, je vous raconterai comment.

Je termine rapidement la lettre, je suis pressé.

Je remercie Zizi de cette carte. Je suis maintenant dans l’escouade du caporal May. Tout fonctionne, nous sommes copains.

Mes baisers à toute la famille et en particulier à ma petite Andrée.

Votre fils qui espère bientôt vous revoir.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur n’est pas passé loin de la catastrophe avec cet éclat d’obus stoppé par sa gamelle !

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