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Emmanuel MALLET soldat d’Ancone, marinier du Rhône, pontonnier en Avignon et… au Tonkin en 1895.

Article écrit pour le blog anconecultureetpatrimoineleblog.wordpress.com après des recherches sur l’Etat-civil de la commune mis en ligne par les Archives départementales de la Drôme et cette découverte fortuite qui a marqué la vie de notre commune rhodanienne.

On connaît Jules Ferry pour être le Ministre de l’Instruction Publique de la Troisième République qui rédigea et fit voter les lois scolaires qu’on résume de nos jours par l’expression « école publique, gratuite, laïque et obligatoire », une école que la Révolution avait déjà amorcé en 1793. Cela, c’est le côté « soleil » du personnage.

Le côté « ombre » de l’homme politique est moins connu et beaucoup controversé. Jules Ferry fut un ardent promoteur de l’expansion coloniale de la France, en particulier dans la péninsule indochinoise et à Madagascar. Un colonialisme purement capitaliste, l’Indochine n’ayant jamais été, à la différence de l’Algérie, une colonie de peuplement. C’étaient les richesses de la contrée qui intéressaient les investisseurs français, l’hévéa pour les transports routiers naissants, les matières premières, le riz… Sans oublier les Missions catholiques qui poussaient à une intervention française pour protéger leurs missionnaires, régulièrement assassinés par les populations locales à qui ils pensaient amener la « bonne parole ».

La France était déjà présente en Cochinchine, le « sud-Vietman » de Saïgon en quelque sorte, depuis Napoléon III qui l’avait annexé en 1862. C’est à partir de 1883 que les crédits seront votés à Paris pour envoyer des troupes à la conquête du Tonkin, le « Nord-Vietnam », celui d’Hanoï. La chose ne se fera pas facilement, devant la résistance des locaux appuyés par l’armée régulière chinoise mais aussi par des irréguliers chinois, les Pavillons noirs ou. jaunes… Il faudra le retrait de la Chine en juin 1885, menacée par des troubles intérieurs et par les bruits de bottes émis par leur encombrant voisin japonais pour que la France s’installe enfin au Tonkin.

Et Ancone dans tout cela, me direz-vous ?

A Ancone habite dans la Grande Rue le couple Clément Mallet et Marie Roussin. Elle est ménagère et lui est « patron sur le Rhône » nous dit le dernier recensement, celui de 1886, c’est-à-dire propriétaire d’un bateau avec lequel il fait du transport de marchandises pour des clients locaux. C’est un dur et dangereux métier qu’il apprend à son plus jeune fils, Emmanuel, depuis que ce dernier a quitté à l’âge de 14 ans, la classe tenue par le jeune instituteur Charles Arnaud. Né le 25 juillet 1872, Emmanuel est un gaillard d’un mètre 67. Né le 24 juillet 1830, Clément (Jean Victor Clément pour l’état-civil) espère que son fils reprendra son affaire quand il aura satisfait ses obligations militaires. A cette époque, ce sont 3 années que les jeunes conscrits doivent à la France depuis la loi Freycinet de 1889. Par tirage au sort. Et justement Emmanuel a été tiré au sort avec le n°86 et va être appelé sous les drapeaux le 14 novembre 1893. Il est alors âgé d’un peu plus de 21 ans.

Le profil professionnel de ce jeune marinier intéresse grandement l’institution militaire. Il est donc dirigé sur le  1er Régiment d’Artilleurs-Pontonniers en résidence à la caserne Hautpoul d’Avignon, aujourd’hui devenue cité administrative, à 2 pas de la gare. Il va exceller sur les eaux impétueuses du Rhône pour construire des ponts de barques, un Rhône qu’il connaît bien, le même que celui d’Ancone. Le 1er octobre 1894, son unité sera dissoute pour devenir le 7ème Régiment du Génie, suite à une décision ministérielle du 20 août 1894. Voilà donc Emmanuel Mallet, 2ème pontonnier au 7ème Génie à partir de cette date !

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Et c’est là que les aventures coloniales de la France rencontrent le destin de ce jeune anconnais. La France lutte en Indochine mais aussi à Madagascar… on en reparlera aussi. Une partie du 7ème Génie est envoyée dans l’île de l’Océan Indien, une autre en Asie du sud-est. Au Tonkin, la guerre est terminée mais les révoltes sont incessantes, sans parler des attaques des Pavillons noirs, devenus des brigands qui s’en prennent essentiellement aux intérêts français. Dans cet état de guerre larvée, les troupes coloniales sont engagées et les pontonniers d’Avignon ont du  pain sur la planche sur le fleuve Rouge, à devoir reconstruire le jour ce que les rebelles détruisent la nuit.

L’unité à laquelle appartient Emmanuel Mallet arrive au Tonkin le 25 août 1894, en peine saison des pluies. Cette chaleur humide et ces pluies incessantes doivent avoir considérablement surpris les jeunes militaires français, habitués à la canicule sèche ou ventée de la vallée du Rhône. Sans parler de ce long voyage de plusieurs semaines. C’est ce milieu physique contraignant et ce climat insalubre voire débilitant qui va faire des ravages dans les unités françaises. Pensez que sur les 13 000 morts de cette guerre de colonisation, 2/3 le fut de maladies ! Emmanuel Mallet d’Ancone en sera l’un d’eux. Son registre matricule indique qu’il s’est éteint le 14 juin 1895 à 11 heures du soir à l’ambulance de Yên Bài, le long du fleuve Rouge, à 130 kilomètres au nord-ouest d’Hanoi. L’écrit officiel parle de fièvre biliaire hépatique, une de ces maladies que les médecins du Corps Expéditionnaire ont du mal à décrire et encore plus à soigner.

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Emmanuel Mallet ne reverra plus les bords de sa Lône et ne passera plus sous son pont de Rochemaure sur la bateau du père. Lequel père disparaîtra à son tour moins de 3 ans plus tard, le 23 février 1898, sans pouvoir léguer son commerce à un fils.

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Fait du hasard pour notre village, 59 ans plus tard, un autre Anconnais, Marcel Mayaud, allait connaître le même sort qu’Emmanuel Mallet. Lui c’était bien plus à l’intérieur du pays indochinois, dans la cuvette de Dien Bien Phu, le 31 mars 1954. Pas pontonnier du Génie mais manutentionnaire dans l’aviation ! Pas pour conquérir l’Indochine mais pour éviter de la perdre ! Son nom est inscrit sur le Monument aux Morts de la commune et cité tous les 8 mai et 11 novembre. Celui d’Emmanuel Mallet y aurait toute sa place !

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Quand la perspective de l’arrivée du chemin de fer à Caderousse tournait la tête à quelques autochtones !!!

C’est à l’occasion de recherches sur le transporteur de betteraves de L’Ardoise aux Cabannes que j’ai trouvé en m’évadant un peu du sujet, le fin mot d’une petite affaire de famille, celle des ascendants Boissel, du côté des parents de ma grand-mère paternelle Philine.

C’est une histoire dont j’ai toujours entendu parler sans trop savoir ce qu’il y avait sérieusement derrière, à savoir la réalité de ce projet de train prévu pour aller du Vaucluse au Gard en passant… par Caderousse, bien entendu ! Non, ce n’était pas une galéjade ! Le projet a bien et bel existé dans la seconde moitié du XIXème siècle au moment où tous les investisseurs capitalistes se voyaient devenir milliardaires en pariant sur le rail, sans trop réfléchir à la rentabilité des lignes qu’ils envisageaient… et même construisaient. Qu’on se souvienne ainsi de la ligne Le Pouzin-Aubenas via Privas avec un tunnel sous le col de l’Escrinet qui fonctionna en tout et pour tout 4 ans, de 1910 à 1914 ! Ou, pire encore dans ce grand gaspillage à la course aux profits et à la modernité, la ligne Le Puy-en-Velay-Aubenas où furent construits tous les ouvrages d’art dont le long tunnel du Roux devenu ensuite routier et où pas un seul mètre de voie ferrée ne fut jamais posé !

On découvre donc chez Gallica, la loi du 04 décembre 1875 déclarant d’utilité publique l’établissement d’une voie ferrée d’Alais (maintenant Alès) à Port-L’Ardoise, le port de Laudun sur le Rhône au lieu-dit L’Ardoise, dans le Gard. Ce sont un certain Stephen Marc et une société en cours de formation (un peu cavalière tout de même l’autorisation donnée par l’Etat) qui auront le droit de construire cette ligne et quand le tronçon Alais-L’Ardoise  sera terminé, on pourra alors envisager une prolongation vers l’est pour aller rejoindre la ligne PLM à Orange dans le Vaucluse. Pour cela, il faudra tout de même construire un pont sur le Grand Rhône puis un autre sur le Petit Rhône et vous l’avez deviné, il y aura au milieu de cette virgule gardo-vauclusienne, Caderousse et très certainement une gare (accompagnée du café bien nommé celui-là), gare envisagée du côté du portail Castellan, entre le village et le cimetière.

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 Quand mes ancêtres Boissel eurent vent de ce projet, ils s’empressèrent d’échafauder le leur, dans les années 1875-1885, tout aussi farfelu que l’officiel. Ils constatèrent qu’un de leurs terrains se situait exactement sur le tracé de la future voie ferrée, ce qui était tout à fait exact. Il s’agit du « Jardin » que nous avons toujours au milieu des maisons d’un lotissement. Ils allaient être expropriés mais quelques dizaines de mètres-carrés de pré nu ne valent pas grand chose. Par contre, si sur celui-ci est bâtie une maison d’habitation, une grange, même en terrain hautement inondable, cela change tout et la vente peut s’avérer lucrative !

Alors, ni une, ni deux, un aïeul se lança dans la construction de la rente maison. Il fallait un certain courage certes car cela représentait un travail considérable mais il avait un peu de temps devant lui car il fallait que la ligne Alais-L’Ardoise soit achevée pour que les décideurs s’attaquent au second volet du projet L’Ardoise-Orange. Des murs commencèrent donc à s’élever dans le « Jardin », les piliers d’une porte d’entrée le long du chemin aussi, porte qui a toujours la même fonction plus de 135 ans plus tard. Dire si l’on est conservateur !

Ce qui devait arriver… arriva ! Non que les murs bâtis par un maçon improvisé ne s’effondrent, ils sont toujours debout au jour d’aujourd’hui. Non ! Que le projet aussi bancale autorisé par l’Etat tombe à l’eau ! Ainsi on nous apprend (toujours chez Gallica) dans le Journal Officiel du 13 mars 1889 que la société du sieur Stephen Marc pompeusement intitulée « Compagnie d’Alais au Rhône et à la Méditerranée (!) » a fait faillite, n’ayant réussi à construire en 12 ans  qu’un embranchement de l’usine de Salindres à la ligne Bessèges-Alais… et que cet actif ainsi que les projets définis en 1875 sont repris par la vraie compagnie du PLM.

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Une PLM qui construisit bien une ligne Alais-L’Ardoise via Seynes, Cavillargues, Le Moulin, Connaux. Cela permettait au charbon gardois d’accéder directement aux bateaux du Rhône et, par là, livrer rapidement Valence, Lyon, Avignon et  Marseille. Mais la suite du projet n’aboutit jamais. Le longueur du viaduc sur le Rhône (plus de 2 km avec les rampes d’accès) dut refroidir les investisseurs sérieux de la compagnie. C’aurait été le plus long pont-rail sur le Rhône de toute la vallée, l’équivalent de ce qui a été construit à la fin du XXème siècle pour la Ligne à Grande Vitesse, entre Les Angles et Courtine.

Adieu, veau, vache, cochon, couvée…  pour mes aïeuls Boissel et un peu pour moi aussi ! Le pactole s’envolait… Alors si vous passez devant ce jardin pas très bien entretenu, avec un gros figuier au milieu, ces ruines ne sont pas les restes d’une grange effondrée, ni celles de la grange brûlée (elle est un peu plus loin et a été rebâtie) mais les restes de rêves un peu fous engendrés par un projet loufoque !

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ANCONE et le RHÔNE, une cohabitation difficile: les cartes géographiques racontent aussi cette histoire (7/7)

Septième et dernier volet de ces articles écrits par nos soins et parus initialement dans Ancone Culture et Patrimoine, le blog…

De la carte de Cassini à la carte IGN actuelle, on va pouvoir suivre cette évolution géographique du cours du Rhône au niveau de la commune d’Ancone et son déplacement qui impacta forcément la vie des gens. N’oublions pas qu’Ancone était une halte à la remonte pour les équipages à l‘époque de hallage, qu’elle devint le port de Montélimar à une époque… avant d’être éloignée du fleuve par la Lône puis par les digues de la CNR.

La carte de Cassini de 1772

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  Sur cette carte de Cassini, on y lit plusieurs informations intéressantes :

  • Le cours du Rhosne principal baigne Anconne alors qu’un cours secondaire, un petit Rhône longe les rives du Royaume.
  • De très nombreuses îles jalonnent ce cours principal, avec une grande île, l’Île Blanc proche de la rive droite.
  • Sur l’une d’elle, on voit un château en ruines, à quelques encablures d’Ancone.
  • La limite entre Royaume et Empire, entre Rochemaure et Ancone passe loin de la ville, au milieu du fleuve, preuve d’un modification ultérieure, rapprochant cette « frontière » de notre village.

  La comparaison avec la carte IGN 1/50 000ème éditée en 1954 juste avant les travaux  de la CNR est édifiante.

Carte IGN 1/50 000ème 1922-1954

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  On constate :

  • Le cours principal du Rhône passe près de la rive ardéchoise et Ancone n’est baigné que d’une petite Lône et d’une grande Lône, coupée par des empierrements.
  • Des îles ou presqu’îles existent encore près de la rive gauche : Île Blanc entre petite et grande Lône, île aux dames entre grande Lône et Rhône principal.
  • La limite entre Ardèche et Drôme, entre Rochemaure et Ancone passe tout près de la ville, preuve d’une modification datant de la fin du XVIIIème siècle.

Ceci est corroboré par le tracé de la carte de marinier datant de 1932, au niveau d’Ancone-Rochemaure.

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  C’est entre ses épis proches du pont de Rochemaure que se trouvait l’ancien centre nautique Rodia dont on verra reparlera.

  Cette carte est extraite de ce rouleau de marinier…

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long de 10 mètres et décrivant le tracé idéal de navigation de Valence à Arles aux conducteurs de bateaux.

  Entre les 2 époques, une carte d’Etat-Major éditée en 1890 nous indique les raisons de cette transformation du fleuve.

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Carte d’Etat-Major levée en 1866 et éditée en 1890

  Des digues au milieu du Rhône forcent l’eau à passer le long de la rive droite, détournant le cours principal du fleuve d’Ancone mais détruisant son activité économique liée à celui-ci. Entre temps, le port de Montélimar, proche du pont du Teil est entré en service.

  Voici pour finir, cette comparaison que nous avons présenté entre l’Ancone actuel et le tracé datant de la carte de Cassini sur le transparent, en bleu.

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Un paysage complètement bouleversé !

EN GUISE DE CONCLUSION DE CETTE SERIE D’ARTICLES PARLANT DU PASSE DES RELATIONS TUMULTUEUSES ANCONE-RHÔNE…

  Ces crues dramatiques pourraient-elles se reproduire ? une question qui vient à l’esprit immédiatement.

  Jacques Bethemont pense que la crue du 12 novembre 1548 était bien supérieure à celles dont nous avons parlé. Maurice Pardé prévoit que la crue millénaire atteindra 16 000 m3/s à Beaucaire alors que le débit du fleuve en 1856 était « seulement » de 11 640 m3/s !  Soit un mur d’eau de 1m d’épaisseur, 16 m de haut pour 1km de large et cela toutes les secondes ! Rien n’y résisterait.

  Les aménagements modernes de la CNR ont permis à l’homme de retrouver une relation plus apaisée avec le fleuve, qui continue par moment de poser problème par endroits (1993, 2003). Une mise au pas du Rhône qui a aussi eu pour conséquence le bouleversement paysager de la vallée du Rhône, la destruction d’espaces qui seraient de nos jours protégés, une incidence sur la faune aquatique et riveraine, que les efforts actuels de la CNR en matière d’écologie comme la création de la ViaRhôna ou celles de passes à poissons ne font pas oublier. Ce qui a été fait entre 1947 et 1980 ne serait plus possible de nos jours.

  Il n’empêche que les spécialistes envisagent que le pire est toujours à venir. La présence de nombreux sites sensibles proches du cours du Rhône fait redouter qu’une crue millénaire pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour la vallée du Rhône, un Fukushima à la Rhodanienne. Ajoutons à cela des risques sismiques et pourquoi pas terroristes et, à trop y penser, la vie en vallée du Rhône deviendrait bien vite très anxiogène.

 

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ANCONE et le RHÔNE, une cohabitation difficile: après 1856, on exhausse la digue d’Ancone. (6/7)

Sixième article rédigé par mes soins, paru dans le blog: Ancone Culture et Patrimoine

  Après la crue de 1856, les pouvoirs publics réagirent et prirent le taureau par les cornes pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise.

  Ce fut d’abord l’Empereur qui visita les contrées sinistrées de Lyon à Arles alors que la crue était encore à son sommet et amena une aide financière de première urgence comme on a pu le lire par ailleurs. Il se déplaça aussi sur le cours de la Loire qui déborda aussi,  faisant de cet épisode climatique, une catastrophe nationale.

  Dans le

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 un projet de loi est tout de suite écrit et proposé au Parlement pour venir en aide aux sinistrés. Loi adoptée le 2 juin et promulguée dans le Moniteur du 12 juin 1856 :

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  Dans la foulée, le Pouvoir demande aux ingénieurs des Ponts et Chaussées de réfléchir à un système pour prévenir les crues. C’est le sens de cette communication parue dans le Moniteur des Communes dont voici la conclusion.

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  Deux écoles s’affrontèrent : les tenants de la construction de nouvelles digues plus hautes et plus nombreuses et ceux qui souhaitaient un projet global visant à réguler le cours du Rhône, projet que l’on qualifierait d’écologique de nos jours : essayer de retenir l’eau en amont pour réguler le débit et maintenir la navigation et l’arrosage en cas d’étiage, permettre au fleuve de s’étaler en créant des déversoirs naturels, construire des digues bien pensées pour protéger les villages les plus exposés dont Ancone faisait partie.

   Ce fut le sens de la loi du 28 mai 1858, 2 ans après l’inondation commencée le 28 mai 1856. En voici la conséquence sur le village avec cette affiche conservée par la famille Tauleigne.

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  L’affiche présentée est la conséquente directe de cette loi puisque quelques mois plus tard, le 11 octobre 1858, il fut donc décidé au niveau du village, d’exhausser les digues existantes, c’est-à-dire les rehausser pour éviter que les eaux en furie ne les submergent comme ce fut le cas en 1840 et en 1856.

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  Ces travaux étaient estimés à 30 000 francs et l’Etat prendrait en charge les 2/3 (20 000 francs) mais la commune allait devoir tout de même devoir investir 10 000 francs, somme considérable pour elle à l’époque.

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  On note dans la liste des membres enquêteurs de cette commission les noms du maire de Montélimar Fleury-Bith qui restera le maire qui vit la création du jardin public pour relier la ville à la nouvelle gare PLM, celui de Chabaud, propriétaire dont le nom reste associé à un domaine proche du centre, celui de Lacroix dont un ancien domaine industriel porte le nom à Montboucher ou celui du juge d’instruction Valentin (du Cheylard), Ludovic certainement, d’une famille qui a marqué l’Histoire de la ville de Montélimar.

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  C’est la digue que l’on connaît de nos jours qui fut donc relevée après cette enquête, celle qui commence sur la route de l’Homme d’Armes, continue au nord du centre ville le long de la Lône et de ce qu’était jadis le chemin de halage et le port, contourne la place des platanes et se continuait jadis en supportant la route menant à l’ancien pont de Rochemaure-Ancone, section disparue avec le creusement du canal de dérivation du Rhône.

  Comme on l’a dit par ailleurs, 280 km de digues furent construits entre Lyon et Arles entre 1860 et 1880 et les quelques hectomètres anconais doivent faire partie de ce chiffre impressionnant que l’Empire lança et que poursuivit la République née le 4 septembre 1871.

  La réactivité des pouvoirs publics après les inondations de 1856 permit à l’Empereur de proclamer cette phrase restée célèbre :

Je tiens à l’honneur qu’en France, les fleuves comme les révolutions rentrent dans leurs lits et qu’ils n’en puissent sortir.

A suivre:

Ancone et le Rhône, une cohabitation difficile: les cartes géographiques racontent aussi cette histoire. (7/7)

d’après les documents présentées lors des Journées du Patrimoine en septembre 2015 et cette exceptionnelle affiche de Stéphane Tauleigne sur l’enquête d’utilité publique des travaux de la digue en 1856.

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ANCONE et le RHÔNE, une cohabitation difficile: les REPERES de CRUE, ces témoins discrets de notre histoire (5/7)

Cinquième article rédigé par mes soins, paru dans le blog: Ancone Culture et Patrimoine

Il existe environ 800 repères de crue le long du Rhône depuis la sortie du Léman jusqu’à la mer Méditerranée. Ils ont été répertoriés dans le cadre du Plan-Rhône mais certains sont passés au travers de ce comptage officiel, tel celui de la ferme Gauthier, à 2 pas d’Ancone et 1 de l’aérodrome que des membres d’Ancone Culture et Patrimoine ont retrouvé en mettant à l’épreuve leur mémoire et qu’il faudra faire ajouter à la liste officielle.

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Un repère montrant la hauteur que l’eau a atteint le 31 mai 1856. Ce sont d’ailleurs les crues de 1840 et 1856 qui ont été les plus immortalisées par les anciens. On n’a retrouvé qu’une trentaine de repères antérieurs à 1840, le plus ancien repère étant celui de Seyssel datant de 1616.

C’est la commune de Comps, au nord de Beaucaire, bien mal placée au confluent des impétueux Rhône et Gardon qui compte le plus de repères: 44 ! C’est dire si ses habitants ont régulièrement connu les tourments créés par ces eaux envahissantes. Ancone compte 4 plaques  et une cinquième qu’il faudra réhabiliter.

On a parlé du repère de la Cardinale, datant du 3 novembre 1840.

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En face de celui-ci, rue de la Cardinale, sur le mur d’une maison, le premier repère du 31 mai 1856.

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On voit qu’il est situé au niveau du premier étage de cette habitation, à exactement 223 cm du trottoir soit certainement 235 cm du sol de l’époque. Impressionnant !

Second repère, rue de la Croix, un des lieux les plus hauts d’Ancone…

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tel qu’il n’apparaissait plus, il y a peu, avant l’intervention des défricheurs d’Ancone Culture et Patrimoine, et tel qu’on le voit maintenant:

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Un Rhône du 31 mai 1856, une plaque très abîmée par le temps et le lierre accrocheur et destructeur.

Troisième repère de ce même Rhône du 31 mai 1856: sur la culée du pont de Rochemaure, côté drômois, sur le territoire d’Ancone:

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Mais en portant son regard un peu plus bas, on découvre le trou béant laissé par un vandale qui dans le temps substitua à la mémoire collective, le repère en fonte donnant la hauteur d’eau de la crue du 1er novembre 1896.

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Un repère qui ressemblait à celui-ci, sur la culée du pont du Teil, sur le territoire de Montélimar.

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Pour terminer cette rubrique, un clin d’œil à notre ami d’Ancone Culture et Patrimoine, Jeannot Tschantz, et les repères qu’il plaça pour de rappeler des hauteurs d’eau qu’il connut dans sa maison de l’île de la Conférence (sur le territoire de Montélimar) en plusieurs occasions:

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De haut en bas: 2 décembre 2003, 2 février 1993 et 7 janvier 1997, tout comme l’eau pourtant boueuse de 2003 nettoya les murs:

A suivre:

Ancone et le Rhône, une cohabitation difficile: après 1856, on exhausse la digue d’Ancone. (6/7)

d’après les documents présentées lors des Journées du Patrimoine en septembre 2015.

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ANCONE et le RHÔNE, une cohabitation difficile: la crue de 1856 ou deux inondations centennales en 16 ans ! (4/7)

Quatrième article rédigé par mes soins, paru dans le blog: Ancone Culture et Patrimoine

  Alors que statistiquement parlant, il y avait très peu de probabilité qu’une nouvelle crue centennale survienne au XIXème siècle, seulement 16 ans après 1840, la vallée du Rhône allait connaître une nouvelle catastrophe d’une valeur quasi-égale à la précédente, sinon supérieure à bien des endroits.

  Après 1840, les communes (re-)construisirent des digues pour se protéger, d’une manière importante mais tout à fait anarchique, sans réel schéma conducteur global. Si bien que la Rhône se trouva emprisonné dans un lit réduit et à la première crue, d’autant plus exceptionnelle, beaucoup de digues rompirent et le fleuve se répandit dans les plaines avec une violence inouïe.

  Comme en 1840, des épisodes pluvieux importants durant tout le mois de mai 1856 saturèrent les sols et remplirent les rivières. Cet épisode se termina par des pluies océaniques exceptionnelles sur le bassin de la Saône, aggravées par 48 heures d’orages violents ininterrompus sur tout le bassin du Rhône. On comprend que de nos jours, cette  crue soit considérée comme centennale jusqu’à Lyon et plus que centennale au sud de Valence.

   Toutefois, les hauteurs d’eau de 1856 restèrent inférieures à celles de 1840. A l’échelle du Pont Sant-Bénezet par exemple, l’eau atteignit 8,45 mètres en 1840 contre 7,83 mètres en 1856.

  En ce qui concerne Ancone, le village fut inondé comme en 1840. Ce furent les digues au niveau du château des Roches  qui rompirent et l’eau prit le village « à rebours ».  Malheureusement, pas de curé pour nous raconter cela en détail comme 16 ans avant.

  C’est dans la presse qu’on va avoir quelques précisions sur le déroulement de cette catastrophe dans le quotidien:

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Tout d’abord dans la feuille du 31 mai 1856, il fait état de…

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la destruction du Pont de Rochemaure, emporté par le fleuve.

Le même jour, une dépêche de Montélimar nous apprend que le sous-préfet et le maire de Montélimar, Fleury-Bith ont rendu visite au village…

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pour y amener du ravitaillement. La population est hors de danger. La digue des Roches a été réparée par l’armée et le niveau a un peu baissé… information erronée car, à cette date, le Rhône est à la hausse de partout et pour un moment encore. D’autres articles de ce journal le prouvent.

Trois jours après, le journal du 02-03 juin 1856 revient sur l’épisode dramatique de la destruction du pont de Rochemaure-Ancone que le journaliste place dans la Drôme (il l’est pour un peu plus de la moitié).

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Ce sont les culées du pont qui se sont effondrées, entraînant la chute du tablier dans le fleuve. C’est là que se joua le drame : le maire de Rochemaure, M. Privat s’y trouvait et fut emporté par les flots. Ce dernier était aussi le plus fort actionnaire du pont, dit la presse. A l ‘époque, le droit de passage rapportait de l’argent à ceux qui avaient financé sa construction et s’occupaient de collecter l’octroi. Comme Vinci de nos jours !

On lira dans des journaux des jours suivants, des hommages à M. Privat et un démenti aux rumeurs qui voulaient qu’une autre personne, son premier adjoint, ait été emportée elle aussi par les flots en furie.

L’Empereur Napoléon III vint visiter les régions sinistrées, se déplaçant par train de Lyon à Tarascon, le fameux PLM. Il fit une halte à Valence et une autre à Montélimar.

Dans le numéro du 6 juin 1856 , on peut lire :

Version 5

L’Empereur n’est pas venu les mains vides mais avec 4 000 francs pour les sinistrés. On peut penser que le village d’Ancone, un des plus touchés de la région en reçut une bonne partie.

D’autres remarques après la lecture des journaux sur cette séquence dramatique :

  • Toutes les communications entre Drôme et Ardèche furent interrompues pendant plus de 10 jours. Il semble que seul le pont du Tain-Tournon résista aux flots en furie. Outre celui de Rochemaure, les ponts de Viviers, Donzère, Le Pouzin furent détruits. Ceux du Teil et de Valence restèrent longtemps inaccessibles car cernés par les eaux.
  • Si Ancone connut des problèmes semblables à ceux de 1840, La Palud aux confins de la Drôme et du Vaucluse vécut une véritable tragédie. Le Courrier parle de 150 maisons détruites, un village quasiment rayé de la carte.
  • Le bilan humain de cette inondation fut très lourd. A un moment, le Courrier parle de plus de 300 morts à Lyon. Les bêtes aussi payèrent un lourd tribut. Un journaliste raconte qu’on voyait passer des chevaux, vaches, porcs dans les flots, à Valence .

L’inondation dura moins de temps qu’en 1840 et l’eau se retira en 1 semaine environ. Vous pouvez consulter en ouvrant ce document, la courbe de la montée et de la descente des eaux à partir des relevés enregistrés au Pont Saint-Bénezet.

GRAPHIQUE DE LA MONTÉE DES EAUX DE LA CRUE DE 1856 EN AVIGNON

A suivre:

Ancone et le Rhône, une cohabitation difficile: les repères de crue, ces témoins discrets de notre histoire. (5/7)

d’après les documents présentées lors des Journées du Patrimoine en septembre 2015.

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ANCONE et le RHÔNE, une cohabitation difficile: le crue de 1840, en direct -suite- ! (3/7)

Troisième article rédigé par mes soins, paru dans le blog: Ancone Culture et Patrimoine

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Le jeune Antoine Orgeas âgé de 8 ans en 1840 a recopié le texte du curé d’Ancone sur un cahier d’écolier.

Suite de la lecture de cet exceptionnel document qu’est la narration  de la crue de 1840 écrite par le curé d’Ancone et diffusée dans un petit livret vendu dans la région de Montélimar pour venir en aide aux sinistrés. Ce document a été gardé dans une famille ayant vécu ce drame, la famille Orgeas, et prêté à notre association par une descendante, Mme Veysseyre.

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Nous sommes le mardi 3  novembre 1840. C’est certainement le jour où la cote du  Rhône connaîtra son apogée car c’est la date marquée sur nombre de repères de crue, on en reparlera.  Pour le narrateur, le Rhône dépasse de 1 mètre 60 le haut des digues. C’est énorme même s’il faut comprendre que le parapet actuel n’existait pas et que les digues seront rehaussées 2 fois après 1840. 1 mètre d’eau dans les maisons dans la partie la plus haute du village, vers le chemin de Montélimar, cela doit donner 2 mètres dans les parties basses. De plus, le fleuve charrie de tout, des objets emportés dans les maisons inondées tout au long du cours et même un cadavre. Certainement aussi des cadavres d’animaux. 

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Mercredi 4 novembre, le Rhône a baissé de 34 centimètres et le curé prend le pas sur le témoin ! C’est grâce à Marie que cela s’est produit, sans aucun doute pour le rédacteur des lignes et cela, grâce aux prières. Pourtant, le curé en veut aux Anconnais manifestement peu croyants et a affublé le village d’un adjectif que le lecteur (et propriétaire) du livret n’a pu admettre: « ingrat ». Retenons la bonne nouvelle: l’eau commence à se retirer.

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Le lendemain, le 5 novembre, une conséquence inattendue du retrait des eaux des maisons, c’est que les objets sont emportés. En plus d’avoir des logis dévastés, les Anconnais vont perdre les objets indispensables pour survivre. De plus, le tonnerre gronde, signe d’un phénomène climatique totalement anachronique. Mais pour le curé, à qui on laissera la responsabilité de ses propos, c’est un avertissement divin !

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Après cette narration détaillée des événements des jours les plus difficiles de la crue de 1840, le Curé va résumer la suite des choses avec cette décrue lente puis une seconde montée des eaux, moins importante mais tout de même conséquente puisque le 21 novembre la cote du fleuve n’est qu’à 60 cm du pic de crue du 3 novembre. A cette date du 21, cela fait 24 jours que toutes les maisons sont inondées. Et il faudra quelques jours encore pour que les eaux se retirent définitivement. L’hiver sera dur pour les Anconnais, abrités dans des maisons humides. Par la même occasion , l’auteur rend hommage aux sujets d’Ancone qui ont payé de leur temps et quelquefois en prenant des risques pour aider leurs prochains…

Comme cela s’est aussi produit pour une famille de l’île de la Conférence sauvée par son courageux voisin qui transporta les 5 personnes juste avant que leur maison ne s’écroule !

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Autant dire que les Suchon n’apparaîtront plus sur la liste des résidents de l’île de la Conférence lors du recensement de 1846 ! Une île de la Conférence terriblement secouée par cette catastrophe naturelle comme on peut le lire ci-dessous:

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400 mûriers arrachés (est-ce ceux dont le curé a déjà parlé ou cela fait-il 800 mûriers détruits en tout ?), les digues (en terre) rasées, les aires (de battage du blé) recouvertes d’un mètre de graviers amenés par la crue… Des mois de travaux de remise en état en perspective pour les malheureux habitants des lieux… mais tous les Anconnais étaient logés à la même enseigne !

Pour terminer ce propos sur cette crue de 1840, ce témoin discret de ce passé dramatique que nous ont légué les Anconnais d’alors, le repère de crue situé dans la rue de la Cardinale (près de la place des platanes)

CARDINALE 1840-2

Une pierre taillée de plus d’un mètre 80, le menhir d’Ancone ! Cette pierre a été déplacée dans le passé, certainement pour la sauver au moment des travaux de la CNR dans les années 50. La trait de la hauteur d’eau est situé à 1 mètre 60 du sol… ce qui correspond aux chiffres donnés par le curé dans le livret… si l’on déplace par la pensée cette pierre sur la digue qui a disparu quelque part sous le canal de dérivation du Rhône.

A suivre:

Ancone et le Rhône, une cohabitation difficile: la crue de 1856 ou deux crues centennales en 16 ans ! (4/7)

d’après les documents présentées lors des Journées du Patrimoine en septembre 2015 et du livret prêté par Mme Veysseyre, descendante de témoins directs de cette catastrophe.

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ANCONE et le RHÔNE, une cohabitation difficile: la CRUE de 1840 en direct… ou presque (2/7)

Second article rédigé par mes soins, second d’une série de 7, parus dans le blog: Ancone Culture et Patrimoine

Le Rhône connut de tout temps des crues dévastatrices. Le problème est que les mesures de celles-ci ne sont apparues que récemment. Si bien que nous ne connaissons des catastrophes plus anciennes que par des textes les racontant, toujours subjectifs. Ce qui est sûr, c’est que la crue de 1840 est la plus forte mesurée à ce jour, très proche de celle de 1856. Elle reste bien présente avec de nombreux repères de crue que nous ont laissé les anciens. A Ancone, de plus, un écrit assez précis va vous permettre de connaître ce qui s’est passé. Il s’agit d’un petit livret de 32 pages rédigé par le curé de l’époque qui n’a pas signé son œuvre mais qui relate les faits.

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Nous sommes à l’automne 1840 et le Rhône va se mettre à « monter ».

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Les digues du Rhône sont rompues et environ 30cm d’eau envahissent les rues. Les anciens protègent leurs portes avec de petites protections et emmènent leurs chevaux « au sec ». Mais la pluie continue de tomber, ce qui ne présage rien de bon !

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L’affaire devient sérieuse puisque l’eau, dans les rues, est suffisamment hautes pour qu’on puisse se promener en barque (en barquot). On peut noter que par endroit, la digue est en terre et qu’elle ne résiste pas à l’eau ni aux billes de bois qui ont été emportées. N’oublions pas que le Rhône servait aussi à transporter du bois flottant. Dans l’île de la Conférence, la situation est sérieuse et les habitants doivent fuir. Encore faut-il qu’il y ait suffisamment de barques !

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On est passé de 30cm d’eau dans les rues, il y a 2 jours, à 80cm ce 31 octobre et même 1 mètre en fin d’article soit certainement cette hauteur dans les quartiers les plus bas. Les Anconnais n’ont pas anticipé ce phénomène exceptionnel et manquent de provisions. A leur décharge, cette crue sera exceptionnelle et les prévisions n’existaient pas ! Le curé rédacteur de cette chronologie est bien moins compatissant avec eux en rapprochant cette imprévoyance matérielle à, également, leur imprévoyance spirituelle !

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La partie empierrée de la digue du village (la partie en terre évoquée au second paragraphe devait protéger l’île) commence à se lézarder et les pierres de tomber. Une seule solution pour les familles: partir. Aussi les propriétaires de barques font-ils la noria entre le village et Montélimar pour mettre à l’abri femmes et enfants. La solidarité joue à plein et le curé-rédacteur est content car les hommes s’en remettent enfin à Dieu ! Sans plan Orsec, il ne leur reste peut-être plus que cela!

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Le rédacteur va remercier  la Sainte-Vierge qui a protégé le village puisqu’à l’issue de cette catastrophe,  il n’y aura pas de victimes à Ancone, contrairement à d’autres villages voisins. Mais pour l’heure, ce 1er novembre 1840 au soir, la situation est inquiétante avec le Rhône en furie. Alors, le curé ne peut que s’en remettre à Marie, tout en rendant hommage à 2 Anconnais dévoués: Bauzon et Manouas, le maire. Ils ne seront pas les seuls, on le verra plus loin. Car la solidarité est bien aussi importante que la Foi.

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En plus du Rhône en crue, le ciel continue à déverser des torrents d’eau avec ce violent orage tardif pour la saison, mais pas exceptionnel. Des murs de clôtures tombent ce qui ouvre de nouveaux passages à l’eau. Les femmes et les enfants du village fuient pour se rendre vers Montélimar où le Rhône ne les menacera pas, tandis que les patrons (les hommes) travaillent à protéger ce qui peut encore l’être… et à ravitailler ceux qui travaillent ! A un quart d’heure du village, c’est à dire vers Villepré dirait-on de nos jours, on peut marcher les pieds au sec.

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Bien que le rédacteur ait oublié de dater cette station 7 du calvaire d’Ancone (interprétation personnelle de la manière dont est présentée cette narration par le curé), on peut penser qu’on est lundi 1er novembre. Ce jour-là, le sous-préfet de Montélimar vient visiter les lieux et les habitants restants au village… en barquot (ou barcot) !  L’auteur le remercie chaleureusement, tout comme il rend hommage aux Montiliens qui transportent les réfugiés et les hébergent.

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J+5 pour cette crue réellement exceptionnelle. En effet, bien souvent, sur le Rhône, la montée des eaux est rapide puis la décrue arrive doucement. Là, cela fait 5 jours que l’eau monte…. et ça continue !  Il reste une quarantaine de personnes à Ancone sur 525 personnes recensées en 1836. On peut dire que le village s’est vidé. 9 maisons se sont écroulées dont on est sûr que 6 sont situées dans la rue de la Croix Blanche qui, à l’époque, partait de la place du platane pour aller à la place des platanes (extrémité de la Grande rue maintenant).

CRUE 1840 PLAN MAISONS TOMBÉES

C’est la pointe du village au plus près du Rhône, à l’endroit où celui-ci frappe les digues avec le plus de violence. 400 mûriers ont été renversés, certainement dans l’île de la Conférence, on en reparlera. A la catastrophe créée par les eaux présentes dans toutes les maisons… va s’ajouter une crise pour la sériciculture anconnaise.  

A suivre.

Ancone et le Rhône, une cohabitation difficile: la crue de 1840… en direct ou presque-suite- ! (3/7)

d’après les documents présentées lors des Journées du Patrimoine en septembre 2015 et du livret prêté par Mme Veysseyre, descendante de témoins directs de cette catastrophe.

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ANCONE et le RHÔNE, une cohabitation difficile: les cahiers de doléances (1/7)

Premier article rédigé par mes soins, premier d’une série de 7, parus dans le blog: Ancone Culture et Patrimoine…, suite à l’exposition des Journées Européennes du Patrimoine 2015 sur le thème: « Ancone et le Rhône pour le meilleur et pour le pire ».

On a déjà parlé en quelques occasions d’Anfos Martin et un de ses livres « Vieux écrits ».

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Dans ce livre, il consacre un article aux doléances des Anconnais envoyées à Necker, le ministre de Louis XVI, à la veille de la Révolution. Et les Anconnais se plaignaient du Rhône et des misères qu’il leur avait occasionné, il y a peu. Voici ce qu’écrivait en 1928 l’érudit (en majuscules ses propos et commentaires, en italique les écrits des Anconnais en 1789).

LE VILLAGE D’ANCONE A SOUVENT ÉTÉ MENACÉ DE DESTRUCTION PAR LES INONDATIONS DU RHÔNE. EN 1755, IL FUT COUPÉ ET EMPORTÉ EN PARTIE. EN 1789, DANS LA NUIT DU 14 JANVIER, IL FUT ENCORE À MOITIÉ DÉTRUIT. VOICI QUELQUES EXTRAITS DES DOLÉANCES QUE LES HABITANTS ADRESSÈRENT ALORS À NECKER QUI ÉTAIT MINISTRE.

La rigueur extraordinaire de cet hiver ayant formé dans le fleuve des glaces d’une épaisseur énorme, celles-ci, en fondant, ont causé un effroyable déluge. A la mi-janvier, le vent se mit à souffler avec violence : les glaces se brisèrent et la pluie fit monter les eaux du Rhône à une très grande hauteur. C’est dans la nuit du 14 qu’eurent lieu nos lamentables désastres.

En fermant nos portes, nous n’avions rien aperçu d’alarmant, mais quelques heures plus tard, au milieu de l’obscurité profonde, on entendit soudain un bruit extraordinaire causé par la débâcle des glaces, et des cris : « Au secours, au secours ! » retentirent aussitôt. L’eau avait envahi le rez-de-chaussée des maisons et le bétail bêlait, mugissait d’effroi. On se lève à la hâte, on prend sur ses épaules les enfants et les vieillards, les malades et les infirmes ; on veut fuir et les sauver… mais il n’y a pas d’issues ; toute la plaine environnante est couverte de plus de quatre pieds d’eau et le Rhône de plus en plus menaçant coupe le village en deux, emporte les maisons et menace celles où nous attendons la mort ! Qui pourrait décrire l’angoisse de cette nuit terrible !

Une lueur de salut ne commence à briller pour nous que le lendemain vers midi ; mais quel affreux spectacle, nous présentent alors nos arbres déracinés ou coupés par les glaces, nos semences perdues, nos terres ravinées et corrodées, nos bestiaux morts et nos maisons en ruines ! Vienne une crue même ordinaire et notre village sera détruit !

CETTE DESCRIPTION ÉMOUVANTE DONNE UNE IDÉE EXACTE DE TOUS LES MALHEURS D’ANCONE DEPUIS SA FONDATION. POUR PRÉVENIR CES MALHEURS, IL A FALLU REFOULER LE FLEUVE PEU À PEU, À L’AIDE DE DIGUES, VERS LA RIVE OPPOSÉE QUI EST HAUTE ET ROCHEUSE. CE TRAVAIL A ÉTÉ LONG ET COÛTEUX : IL EST À PEU PRÈS TERMINÉ ET LES GENS D’ANCONE PEUVENT MAINTENANT DORMIR TRANQUILLES.

Deux commentaires à ces propos:

1-Sur la nature de cette crue de janvier 1789. Il s’agit d’un épisode original, une crue soudaine due à la débâcle des glaces suite à une période de froid intense (le Rhône pris par les glaces !) doublée de pluies abondantes marquant ce redoux. Elle n’en a pas été moins destructrice. Ce qui a entraîné la colère des villageois et leur détresse. A noter que le pied (l’unité de mesure) faisant environ entre 30 et 32 centimètres, l’eau était montée de 1,20 à 1,28 mètre cette nuit-là, en quelques instants.

2-Dans la conclusion de ce bref extrait, Anfos Martin parle de la modification du cours du Rhône et des travaux entrepris au XIXème siècle pour l’éloigner d’Ancone. Nous en parlerons dans un prochain article, cartes à l’appui !

A suivre:

Ancone et le Rhône, une cohabitation difficile: la crue de 1840… en direct ou presque ! (2/7)

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RENCONTRE avec FRANCIS BOURG, un marinier du RHÔNE dans les années 50.

Texte écrit et publié dans le blog de l’Ancone Culture et Partimoine: 

http://anconecultureetpatrimoineleblog.wordpress.com/

Il a toute sa place dans unmondedepapiers. Un montilien, Francis Bourg, raconte la petite dizaine d’années qu’il a passée comme marinier sur le la Rhône pour le compte de l’H.P.L.M.

UNE MÉMOIRE DE RHODANIEN

Couverture du livre de Michel-André Tracol qui, en enlevant le S à RHODANIENS, illustre parfaitement cet article.

Francis Bourg aime le Rhône, vit près du Rhône, se souvient de son passé sur le Rhône, à une époque où le fleuve était encore libre. Il a vu le Rhône se laisser dompter par l’homme et par les digues de la C.N.R.

Son histoire avec le fleuve a commencé tôt, à l’âge de 14 ans quand il rentra comme apprenti dans les chantiers fluviaux de la E.G.B.H. (1) qui occupaient à l’époque des espaces industriels près du pont du Teil, sur la commune de Montélimar. Ces chantiers ont dû migrer avec l’aménagement de la chute de Montélimar à La Coucourde ce qui leur a permis de se moderniser. Apprenti, Francis était un peu le garçon à tout faire, dévoué au nettoyage autant qu’à tenir le rivet, souvent rouge cerise, quand l’ouvrier l’emboutissait pour joindre deux tôles. Dur apprentissage du monde de l’entreprise !

Très jeune, bien avant l’âge légal pour embarquer qui était alors fixé à 16 ans, il entra ensuite en tant que matelot à la Compagnie Générale de Navigation H.P.L.M., le Havre-Paris-Lyon-Marseille (2). C’était l’année où cette société fêtait son premier siècle d’existence. Il y passa une petite dizaine d’années dans le transport puis dans le dragage du fleuve.

Le transport en premier. Il s’agissait de transporter des matériaux entre Lyon et Marseille et inversement. A la descize (3), le bateau embarquait du fer en barre à Lyon pour le livrer au port de la Joliette. Cela signifiait pour les bateaux, un joli périple. Après la descente du Rhône, ils faisaient un petit passage en Méditerranée dans le golfe de Fos entre Port-Saint-Louis-du-Rhône et Port-de-Bouc, avant de traverser le tunnel du Rove, dernière étape avant l’Estaque et la Joliette, ce tunnel du Rove aujourd’hui fermé suite à un effondrement partiel de la voûte dans les années 60. Ce transport durait 2 jours. A la remonte (4), c‘était du sel qui partait des Salins-de-Giraud pour l’industrie chimique lyonnaise. Quelquefois du vin d’Algérie. Dans ce sens, c’était bien plus long et il fallait 4 jours pour atteindre Lyon. Les escales se faisaient ici et là, au gré de l’avancée de la péniche sur le fleuve, pas forcément dans un port. Il fallait alors accrocher solidement le bateau à des arbres, suppléants les bittes plantées à cet effet dans les ports.

FB SOURIANT

 

A bord des péniches, 4 hommes : le capitaine et son second capables de tout faire, un marinier et un matelot prêts à toutes les tâches eux-aussi. Pour Francis, au début, ce n’étaient pas les plus nobles : entretien et lavage du pont, les cuivres, les peintures, les logements, la cuisine. Le bateau embarquait des vivres pour le trajet mais les escales étaient nécessaires pour rompre la routine du voyage.

A cette époque, un seul aménagement du Rhône existait, celui de Donzère-Mondragon, inauguré en 1953 par le président de la République Vincent Auriol. Cela signifiait que lors de ces trajets, on ne devait franchir qu’une seule écluse, celle de Bollène, une écluse automatique bien différente de celles qui existaient en amont de Lyon sur la Saône, telle celle de Couzon-au-Mont-d’Or, que les mariniers devaient manœuvrer eux-mêmes quand il fallait aller faire un chargement du côté de Chalon-sur- Saône ou se rendre aux chantiers fluviaux où avaient été construits bien des navires de la C.G.N.-H.P.L.M..

La péniche était tout de même assez impressionnante : 76 mètres de long pour 7 mètres 50 de large, 750 tonnes pour une puissance des 2 moteurs diesel de 500CV qui fonctionnaient au fuel léger. Un système de réchauffeur permettait une alimentation des moteurs au fuel lourd, une huile proche du goudron !

Après une année et demie à naviguer, Francis passa sur des dragues. Leurs fonctions consistaient à nettoyer les fonds du fleuve comme à Montélimar, au confluent Rhône-Roubion, non loin de l’usine Lafarge du Teil. Les graviers charriés par l’affluent se déposaient dans le lit du Rhône et pouvaient gêner la navigation en période de moyennes et basses eaux. N’oublions pas que les péniches étaient chargées au maximum à l’aller comme au retour. Il fut l’un des derniers mariniers chauffeurs c’est-à-dire marinier à naviguer sur la drague à vapeur « la Lyonnaise » fonctionnant au fuel léger. La chaudière « basse pression » de la drague produisait une pression de 8 bars. Elle servait à propulser le bateau, à mouvoir la chaîne à godets raclant le fond du fleuve et les cinq treuils servant aux manœuvres. Le rôle du chauffeur était primordial.

Il passa ensuite sur la drague C.N.R. 2 qui était la seule à fonctionner à l’électricité. Une électricité produite par un générateur accouplé à un moteur diesel. Puis ce fut l’automoteur C.N.R. 3 qui contrairement à ce que son nom semble indiquer appartenait aussi à l’H.P.L.M. : 2 moteurs diesel Duvant construits à Valenciennes de 8 cylindres pour une puissance totale de 1 000 CV.

Pendant les 7 années qu’il passa sur la drague, Francis vit la C.N.R. construire des barrages, usines hydro-électriques, digues et canaux qui allaient dompter mais aussi défigurer le paysage rhodanien. Ce fut le cas au niveau d’Ancone, coupé du fleuve par des montagnes de terres et de roches, coupé  du Rhône qui pourtant, dans un passé lointain, avait été la raison d’être du village. Cet aménagement du Rhône de Montélimar ne fut jamais inauguré, le président René Coty étant très occupé, au moment où cela aurait dû se faire, par des mouvements sociaux dans les mines de Saint-Etienne, à une époque où le charbon était l’énergie principale indispensable à la reconstruction et au développement de la France ! Puis après la chute de Montélimar, ce furent ensuite en amont celle du Logis-Neuf, celle de Beauchastel… Pour les suivantes, Francis avait alors quitté le transport fluvial pour la route que la modernité et des lobbies étaient en train de développer et rendre indispensable.

VAPEUR À 2 CHEMINÉES

Un bateau à roue à aubes et aux 2 cheminées dans le célèbre -et dangereux- virage du Revestidou.

Comme d’autres, il fut observateur avisé du spectacle des grands citernes du Rhône, les Citerna et les Rhodania qui transportaient le pétrole depuis Fos jusqu’à la raffinerie de l’agglomération lyonnaise : 4 jours pour monter 450 tonnes d’hydrocarbures, 1 jour pour descendre à vide ; dans le meilleur des cas, une rotation de pétroliers tous les 6 jours sans jour de repos sinon pour Noël, Pâques, le 1er Mai ou la Saint-Nicolas (5) un rythme de vie qu’il connaissait lui aussi quand il servait sur les bateaux !

Francis aime à citer aussi les passages délicats du Rhône qui demandaient attention et implication de tout l’équipage : Arles tout d’abord et le passage délicat des rochers de Terrain,  le confluant Rhône-Durance près d’Avignon avec des bancs de sédiments changeants, les rapides de Saint-Etienne-des-Sorts et de Pont-Saint-Esprit, le passage du « défilé de Donzère », tombeau de bon nombre de bateaux depuis des temps immémoriaux. Plus au nord, c’était le passage délicat non loin du château des Roches à Savasse, le P.K. 150, en face de l’actuelle centrale nucléaire, autant par hautes que basses eaux, maintenant noyé par le lac de retenue du barrage de Rochemaure. Enfin, il n’oublie pas la Table du Roi en amont de Tain-Tournon qui pouvait piéger des marins chevronnés. Il y avait aussi ces rodées dangereuses (on dirait virages s’il s’agissait d’une route) où le croisement de bateaux était très délicat: la rodée du Revestidou entre Caderousse et Montfaucon, de loin la plus dangereuse, où avant l’utilisation de la radio, un système de signaux était installé sur les hauteurs de Montfaucon pour prévenir les capitaines, celles de Condrieu et de Ponsas, plus au nord, où là aussi les mariniers devaient se fier aux indications de guides sur les hauteurs environnantes pour éviter les accidents. N’oublions pas qu’un bateau ne s’arrête pas aussi facilement qu’un camion ou qu’une voiture !  Car il fallait être formé et attentif à tous ces pièges changeants. Quelquefois, en période d’étiage, c’était tout l’équipage qui était sollicité pour sonder le tirant d’eau avec des perches. Deux hommes, un à bâbord et un à tribord informaient sans arrêt le capitaine dans le choix du chenal idéal. De nos jours, la navigation a été considérablement aseptisée par les aménagements modernes, ce qui rend d’autant plus incompréhensibles les quelques accidents comme ceux survenus au niveau de La Voulte dans un passé récent, preuve de l’amateurisme de quelques capitaines, pour Francis.

Comme bien de passionnés de l’histoire de la batellerie sur le Rhône, ce sont les toueurs qui rendent intarissable Francis Bour. Ces « bateaux à 2 culs » comme on les appelait alors, œuvraient à la remonte entre Pont-Saint-Esprit et Pont d’Isère où la pente fleuve était la plus redoutable. En amont et en aval, des remorqueurs classiques, moins puissants, suffisaient. Chaque toueur remontait son train de barques chargées de marchandises diverses, du vin bien souvent, sur une distance de 12 à 14 kilomètres, la longueur du câble sur lequel il se tractait. Le soir, c’est en haut de son parcours qu’il passait la nuit car si le câble avait reposé toute une nuit sur le fond du fleuve, les sédiments charriés par les eaux auraient causé quelques problèmes en le recouvrant. C’est au moment où les remorqueurs furent aussi puissants que les toueurs que sonna la glas de ces derniers, à la fin des années 30. Un des derniers toueurs existant croule sous la rouille au port de l’Epervière à Valence, à moitié immergé, attendant des financements qui n’arrivent jamais pour sa restauration (6).

Pour Francis, même nostalgie pour l’époque de la traction à vapeur sur le Rhône. Une vapeur créée par la combustion du charbon comme dans les locomotives puis celle du fuel. Une vapeur qui servait à faire avancer le bateau mais aussi à manœuvrer les treuils pour contrôler et guider les trains de barques. Une vapeur créée dans une salle des chaudières dans laquelle la température avoisinait les 50° et où les cuivres comme les sols devaient être d’une propreté absolue.

Francis, ancien marinier, ne regrette rien de cette époque et de ses 10 années passées sur le fleuve. Pourtant le métier était dur et dangereux. Dur car les journées commençaient tôt, à 3 heures du matin pour bien souvent se terminer vers 20 heures ou 22 heures suivant la visibilité. Dangereux car le Rhône était toujours présent, prêt à vous engloutir à la moindre inattention. Les machines également ne laissaient aucun moment de répit.

Ancien routier de son second métier, maintenant retraité, Francis prend plaisir à se rendre à bicyclette sur les berges du canal de dérivation du Rhône, non loin de chez lui, une berge aujourd’hui asphaltée grâce au projet ViaRhôna qui permet à beaucoup de riverains de redécouvrir ce qui reste du fleuve-roi. Mais il regrette toujours que les capitaines des gros bateaux qui circulent sur le canal ne prêtent attention au salut qu’il leur adresse et ne le lui rendent pas comme cela se faisait à son époque. Autre temps, autre matériel, autre mentalité, autres mœurs ! Dommage !!! (7)

FB PENSIF

Merci pour cette rencontre organisée par Jeannot Tschanz, voisin et ami de Francis Bourg, dans l’île du Tonneau, près de Montélimar, entre Rhône, Meyrol et canal.

Notes:

1- E.G.B.H. Entreprise Getten Bourguet Heraudeau du nom des 3 associés ayant créés ce chantier fluvial. Une entreprise dans laquelle régnait un esprit de famille et où il faisait bon y travailler. Ce chantier est devenue l’entreprise Tournaud qui appartient au groupe Vinci.

2- la C.G.N.-H.P.L.M. lire une intéressante bio de cette compagnie sur la page http://frenchtugs.free.fr/cies/fluviaux/hplm.htm

3-la descize, terme rhodanien signifiant la descente du fleuve, de Lyon à Arles et à la mer.

4-la remonte, c’est le terme désignant le trajet Méditerranée-Lyon sur le Rhône.

5-à l’époque du halage, pour la Saint-Nicolas, les chevaux comme les hommes avaient droit à double ration dans les relais qui jalonnaient le chemin.

6-voir un article de ce blog nous montrant des photos de ce toueur de l’Épervière prises par nos soins en février 2016.

7-à l’époque où il naviguait sur le Rhône, lorsque son bateau passait au niveau de l’île du Tonneau, le capitaine n’oubliait jamais d’actionner le « ténor », la corne de brune, pour saluer les proches de Francis à terre, à commencer par Nanette, sa maman ainsi que ses frères et soeurs, les voisins et amis.

 

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